Criant comme un petit rat

L’autobus qui va de Nice à Monaco faisait une halte à Beaulieu. En plein été, devant le casino, là où un jardin en terrasses, fleuri de cactus, descend jusqu’à plage. L’enfant cherchait sa place entre ses deux parents qui découvraient le pays où ils vivraient désormais, où il habiterait avec eux, ce qui signifiait que l’autre était perdu, qu’ils avaient quitté peu de jours auparavant, à bord d’un gros avion, et qu’ils ne reverraient plus. "Et cet enfant pleurait, dit Ariane. Tu nous a raconté ton souvenir, que tu pleurais à gros sanglots et que tes jeunes parents s’impatientaient, le prenaient mal, tandis que toi, tu te demandais pourquoi au juste tu pleurais, alors que le nouveau pays où te trouvais était tellement lumineux et beau, avec ses pins qui penchaient dans le bleu du ciel et ses fleurs de cactus tout au bord de la mer, comme des cartes postales.
— J’aurais voulu qu’on me console, et mes jeunes parents refusaient de le faire. Ils s’agaçaient, me réprimandaient, au contraire, répétant que je n'avais aucune raison de pleurer, que j'ennuyais tout le monde, ce qui augmentait ma détresse. Délice et amertume de mes pleurs. Et cette consolation que j’attendais, il aura fallu une vie entière pour que j’en comprenne le sens. J’étais vieux à présent. Je marchais dans le petit matin d’hiver, je suivais le tramway qui s’éloignait de moi dans un cliquetis de lumières mouillées, quand j’ai revu l’enfant et j’ai su que la consolation qu’il avait attendue aurait précisément consisté en ce qu’on lui dise pourquoi il pleurait, en quoi il avait une bonne raison d'être triste, de se sentir perdu, tandis que ses jeunes parents ne voulaient rien entendre. Ils faisaient comme s’ils ne savaient pas, comme s’ils ne comprenaient pas les raisons de ce chagrin, jouant aux touristes entre Nice et Monaco, quand il ne s’agissait pas de tourisme le moins du monde mais de quelque chose de triste et funèbre. Et voici qu’en même temps, comme le tramway avait maintenant disparu, que les éboueurs arrosaient la place du marché encore vide de ses tréteaux, je revoyais la jeune danseuse que tu avais été quelques années plus tard, dont tu m’avais parlé la veille et qui, un soir d’automne, était remontée de l’opéra, par la même avenue de la Victoire, en pleurant de douleur, ou en ne pleurant pas, à cause d’une cheville déchirée. À chaque pas que tu faisais, la déchirure s’aggravait, devait affirmer le médecin quand il fut consulté. Était-ce le même soir ou le lendemain ? Il t'a longuement examinée. Il a dit, Où aller chercher maintenant les tendons qui se sont rétractés, pour les tirer avec des pinces et les renouer un à un ? Comment éviter que des adhérences se forment ? Tu avais obtenu un premier prix de danse au conservatoire de la ville, et aussitôt tu avais été engagée dans le corps de ballet de l’opéra. Il te revenait alors d’apprendre le répertoire, de te faire une place parmi les autres, mais déjà le maître de ballet te promettait des rôles de soliste, quand au milieu d’un exercice très simple, qu’hier tu m’as montré, ta cheville a cédé et la douleur a fulguré dans tout ton corps, jusqu’à la racine de tes cheveux. Que s’est-il passé alors ?
— Rien. Je suis allée m’asseoir dans le vestiaire, j’ai attendu jusqu’à la fin du cours. Puis le maître de ballet m’a grondée, il m’a dit de ne pas pleurer, qu’une danseuse devait apprendre à souffrir, que ce ne serait rien. Si bien que je suis partie seule, dans la nuit, boitant, souffrant ou ne souffrant pas, chouinant comme un petit rat que j'étais. J’ai traversé la plus grande partie de la ville, jusque dans les quartiers Nord, entre Borriglione et Gorbella, où mes parents habitaient, mais c'était si loin, je n'en voyais pas le bout, si bien que je me suis arrêtée d’abord chez un garçon dont j’étais amoureuse, qui m’a reçue comme il a pu, ne comprenant rien à mon état.
— Et à ce moment déjà, il était trop tard.
— Il y a eu des sursis. Des opérations suivies de longues périodes de rééducation, des cours chez Francis, rue de la Boucherie, grâce à quoi j’ai pu danser de nouveau, à Naples puis en Sicile, mais la déchirure faisait désormais partie de moi, elle était définitivement inscrite dans mon corps."
 

Commentaires

Anonyme a dit…
Un petit rat ... quelle délicate métonymie ! Est-ce que l'évocation du cours de Francis a fait naître des souvenirs chez d'autres ? merci Christian pour ces promenades dans notre Nice préféré ! Anne

Articles les plus consultés