Deux merveilles

Au lycée professionnel de Magnan où je donnais une leçon de grammaire et de poésie, parmi un petit groupe d’élèves adolescents. Un après-midi gris et froid de décembre. Le titre : Fétiche de Pierre Reverdy. Deux assis à la même table, grands et maigres, elle géorgienne et lui marocain. Si près sans se toucher. Il lui parle à l’oreille abritant sa bouche de sa main. L’effleurant à peine. Je proteste : "Que lui dites-vous, Amine, au lieu d’écouter ?
— Je lui traduis ce que vous dites, Monsieur, en anglais.
— Ah, vous faites bien alors. Continuez."
Et les téléphones dont ils usent pour passer d’une langue à l’autre. Via l’italien, qu’Amine sait mieux que le français. Le périple a été long. Semé d’embûches. La pluie a mouillé sa robe, sa figure et ses mains qui déteignent. Elle a même perdu une jambe, mais sa bague reste et, avec elle, son pouvoir.

Quand nous sommes sortis, il pleuvait à fines larmes, de la neige fondue, froide autant que l’air des hauts sommets qui nous couvent. Portant à nous l’odeur de crèche

Dans la rue qui descend, les autres élèves couraient et se bousculaient en riant avec des mots jetés dans leurs langues d’origine. Mais pas eux. Ils se sont éloignés, l’un près de l’autre, sans se toucher, sans se prendre la main, silhouettes si souples qu’on eût dit des roseaux que la pluie doucement arrosait, que le vent ployait, tremblants, jusqu’à ce que leurs têtes se touchent presque, la tempe de Marina inclinée sur les lèvres du garçon. Et d’elle je revoyais alors ce qu'en classe j’avais vu tandis que je parlais, son sourire, ses yeux clairs derrière des lunettes cerclées, tandis que son amoureux restait grave, précis, appliqué à lui plaire.

En arrivant chez moi, j’ai dormi un peu, le gros volume d’Ulysse et un crayon posés sur un coussin près de ma tête. Le coussin intouché de Fanny. Puis, après un téléphone avec Ariane, quand la nuit a été noire et luisante, je me suis chaudement vêtu, j’ai réglé mes écouteurs et je suis descendu marcher sur le bord de la mer. Rares coureuses et coureurs haletants, nos regards se croisaient, tandis que je songeais aux deux autres merveilles. Priant Dieu qu’il les garde, qu’il les guide. J’allais alors en direction de Roba Capeu et de l’école du Château que la nuit abritait. Une photo pour marquer l’heure et témoigner du vide, puis retour aussi lent que j'ai pu.

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