Le visage de Fanny penché sur le repas du soir

Niches de nuit qui demeurent. Nous disposions des clés qui ouvraient les hautes grilles du parc. Lourdes grilles froides du parc qui abritaient deux cimetières, derrière lesquelles les ombres des arbres montraient des contours indécis. Tremblaient. Irons-nous jusque là-bas nous perdre, nous engloutir sous les branches tordues? Est-il arrivé que nous le fassions déjà? Comment en sommes-nous ressortis? Fantasmagories. Roman gothique. Changés en cerfs, la tête coiffée de bois? Il fallait arrêter la voiture dans une côte, devant la grille fermée, en descendre et, dans la lumière des phares, trouver la serrure où introduire la clé, pousser de tout son poids le métal froid qui grinçait, puis revenir à la voiture où Madeleine attendait, sagement assise sur la banquette arrière, la boîte de son violon posée près d’elle, sur laquelle elle veillait, ou qui veillait sur elle. Je démarrais, nous passions le seuil de quelques mètres à peine, j’arrêtais de nouveau la voiture, je tirais le frein à main et j’allais refermer la grille derrière nous. Nous avons vécu ensemble dans l’univers du conte. Nous roulions lentement, dans les allées désertes, devant l’entrée des cimetières. Je garais la voiture et, cette fois, nous pouvions nous en aller à pied, en nous tenant la main, la fillette, son violon et moi. Évitant avec soin les buissons où s’abritaient les fées, prêtes à nous attraper par les cheveux, à nous tirer par un pied, pour nous métamorphoser en porcs ou en rats. Nous nous dirigions vers l’autre entrée du parc qui, elle, se trouvait au pied de l’école, précédée et suivie de quelques marches d’escaliers. Sans cesser de parler, à voix basse, comme de crainte de réveiller les morts, nous regardions la fenêtre éclairée de notre cuisine, quatre étages plus haut, au sommet du bâtiment, où Fanny préparait le repas, où nous la retrouverions bientôt en compagnie d’Olivier qui sortirait de ses devoirs, étourdi de latin, de loin je veillais sur celle dont je gardais empreint dans mon esprit le souvenir de la beauté adolescente, qui avait été mon amoureuse et qui peut-être se montrerait à la fenêtre pour nous faire signe de la main. Il nous restait alors le même temps à vivre qu’il avait fallu à Ulysse pour faire la guerre de Troie puis regagner Ithaque. Pourtant, dans ces moments, je commençais à me dire, Voilà ce que j’emporterai avec moi, voilà ce dont je ne manquerai pas de me souvenir quand je serai mort.

Edmond. Version linéaire dans Petits livres
 

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