Monologue de Justine

Un jour Edmond rentrera dans son ordinateur comme il est rentré dans l’école du Château. On le verra sur l’écran, et on ne saura plus alors si celui qu’on voit est toujours vivant ou s’il est déjà mort. C’est moi qui lui ai montré l’école. Nous nous promenions dans le parc, je lui ai montré le toit par-dessus une haie, les fenêtres, les cours de récréation plantées d’oliviers et je lui ai montré la mer. Je lui ai dit qu’il devait demander le poste de direction de cette école, puisqu’il était libre, nous le savions, j’ai ajouté qu’il l’obtiendrait, je lui ai dit que je voulais habiter là avec nos enfants et il a accepté. Je crois qu’il n’en avait pas très envie, et c’est vrai que notre vie a beaucoup changé depuis que nous habitons ici, je le vois beaucoup moins, je ne sais jamais très bien où il se trouve, à quel étage du bâtiment qui ressemble à un château, je crois qu’il est dans son bureau et j’apprends qu’on l’a vu à la porte de la classe d’un autre maître ou d’une jeune maîtresse dont je ne sais pas le nom, avec laquelle il discute vous me direz de quoi, ou dans la cour de récréation, ou à la cuisine de la cantine, je crois qu’il dort près de moi alors qu’il est redescendu dans son bureau, où il a rallumé son ordinateur, l’écran semblable à un hublot, pour voir apparaître quel visage comme celui d’un monstre habitant des mers profondes, ou pour lire je ne sais quel article savant écrit dans une langue qu’il n’a jamais sue, ou parfois au contraire je ne l’ai pas entendu rentrer et je m’aperçois qu’il dort à mon côté, comme Tristan près d’Iseut, je l’entends qui respire, et quand Sylvaine est malade, qu’elle se plaint dans son lit, c’est toujours lui qui se lève le premier, s’il ne réagit pas, je le secoue, je lui donne des coups de pieds et je lui dis, Sylvaine est en train de pleurer, elle est peut-être malade, tu es son père, va la chercher, et alors il se lève, il se déplace je ne sais pas comment, sans allumer aucune lumière, à la clarté de la lune qui filtre par les fenêtres, et il ramène Sylvaine dans notre lit, ses longs cheveux noirs défaits, les deux bras noués autour de son cou, comme une princesse de conte de fées, il la dépose entre nous deux et ensuite il lui chante une chanson, il lui raconte une histoire de marins perdus sur la mer et qui regardent les étoiles, il invente des noms, il fait des jeux de mots idiots qui font rire la petite fille, je lui dis, Tais-toi, tu ne vois pas qu’elle dort, c’est la nuit maintenant, toi aussi tu dois dormir, et moi aussi je dois dormir, et bientôt j’entends son souffle devenu régulier comme celui d’un enfant. J’imagine que c’est ainsi que font tous les hommes. J’imagine qu’il y a un moment où on les perd, où ils vont se perdre dans les différents étages de l’école du Château qui est comme un château de la mémoire où à tous les étages on rencontre des fantômes, où on fait des jeux de mots idiots qui font claquer des portes et apparaître des formes livides, des ectoplasmes, des spectres ridicules, la fenêtre de son bureau est tournée vers l’entrée du parc avec ses hautes grilles de fer qui sont fermées la nuit et les arbres souples qui tremblent, je me demande ce qu’il y guette, ce qu’il y voit, l’ombre de sa fille aînée sans doute, qui se profile à travers les grilles, qui se rapproche de lui. Mais il ne m’en dit rien. Il ne m’en parle jamais. Alors, moi aussi je me tais.

Commentaires

Cette école du Château, pour qui la connaît de l'intérieur, est un véritable être vivant. Blottie entre mer et colline, surplombée ou presque par le cimetière du même nom, et surplombant la vieille ville chargée d'histoire. Elle a une âme à part entière et les histoires qui s'y jouent, ont un goût d'éternité. Les événement s'y gravent dans les pierres et dans la chair.
Nous l'avons si bien habitée, et si longtemps, que nous continuerons de l'habiter toujours. Et je n'ai pas fini d'en dire, à son propos.

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