Monologue d'Edmond

Justine fait des photos. Elle commence dès le matin par faire des photos, côté sud, du ciel et de la mer, puis elle traverse l’appartement et s’en va vite en faire d’autres, côté nord, des toits de la vieille ville, puis des collines et des montagnes qui forment des gradins du haut desquels celles-ci semblent admirer le spectacle déroulé à leurs pieds, comme font les trois bandits encapuchonnés de Tomi Ungerer qui se penchent pour admirer la petite fille qu’ils ont enlevée et qui ne tardera pas à prendre le contrôle de leurs vies de brigands pour les ramener dans le droit chemin. Et ainsi, plusieurs fois encore dans la même journée, par les mêmes fenêtres qu’elle ouvre toutes grandes quel que soit le temps qu’il fait. Des photos qu’elle transfère ensuite sur son ordinateur, qu'elle me montre et dont je lui dis qu'elle devrait les publier sur un blog, ce qu'elle refuse de faire. Ceci jour après jour, au fil des saisons, depuis plusieurs années maintenant. Si bien que nous pourrions mourir ici, dès à présent, au gré de ce mouvement pendulaire qui fait aller Justine d’une fenêtre à l’autre pour saisir le départ du bateau pour la Corse, l’orage qui vient, les avions qui se préparent à atterrir malgré un vent contraire, un cyclone qui se forme à l’horizon, la neige qui saupoudre le Mont Ferrion, la moindre variation de lumière. Où trouverons-nous un jour la force de quitter ce lieu pour tenter de nous faire une place ailleurs ? Nous sommes si heureux ici en même temps qu’il nous reste déjà si peu de force. Nous avons parcouru un si long chemin, l'un  et l'autre, avant de nous retrouver sous ce toit haut perché comme une manière de pigeonnier, ou de phare, ou de tour de contrôle. Parmi de si terribles dangers, tant de pièges et d'hostilité. À l'entrée du parc, appuyé aux grilles, se trouve un unique bâtiment. Comme d’une conciergerie. Sur l'arrière, c'est un cloître, avec un jardin entouré de murs. Sur le devant, c'est une construction malingre, de deux étages, à la façade peinte, avec de simples balcons barrés de fer. À l’étage le plus haut, habite une vieille dame, grande et mince, d'une élégance parfaite, dont je ne disais rien de la beauté que je lui vois mais que Justine a pris l'habitude de shooter, chaque fois que celle-ci sort sur son balcon, et dont elle me montre les photos. Puis elle a enquêté. Jusqu'à apprendre que celle-ci est américaine, qu'elle se nomme Alexandra Parker, qu'elle a été mannequin avant d'épouser Christopher Irish qui était photographe, qui à présent est mort depuis un petit nombre d'années, le temps pour elle de vendre tout ce qu'elle possédait à New York et d’acheter cet appartement niçois où elle se montre si souvent au balcon, où elle arrose ses plantes, où quelquefois elle reçoit des jeunes gens qui lui donnent à choisir parmi de grands tirages des photos de son défunt mari, en vue d’une exposition qui aura bientôt lieu dans une galerie de Milan ou Berlin où elle sera invitée. Qu’est-ce qu’Alexandra Irish vient donc faire dans nos vies. Qu’est-ce que sa haute silhouette vêtue de noir nous annonce, son sourire, ses bras maigres et ses longues jambes qu’elle découvre très haut pour qu’elles bronzent au soleil.
 

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