Station Valrose

La cloche du tramway dans l’encre du soir sur le blanc de la grêle. Par les fenêtres, nous avions vu la pluie. On peut se tenir debout devant une fenêtre et regarder la pluie. Soudaine, crépitante, accompagnée de tonnerres. Vous pouvez boire du thé dans le salon en vous tenant debout devant la fenêtre à regarder la pluie. Dans ce qui reste encore de jour. À ce moment on pourrait vous peindre, faire de vous deux un tableau qu’on exposerait ensuite dans une galerie d’art, voire dans un musée. Arrêtés que vous êtes, silencieux. Comme les figures d’un tableau d’Edward Hopper ou de David Hockney. Mais quand la nuit est tombée et qu’il vous faut quitter cette maison, les choses se compliquent. Il s’avère que le sol est couvert d’une épaisse couche de grêle blanche comme de la neige, qui roule et craque sous vos pieds.

Je suis allé attendre le tramway à la station Valrose. Je me suis posté à attendre sous l’abri de verre. J'aurais pu y passez la nuit. Je crois y être encore. D’un tramway qui montait, j’ai entendu la cloche. La beauté du monde se signale dans une fleur épanouie dans la lumière du printemps, en Toscane ou en Normandie, mais aussi bien dans la cloche du tramway qui sonne dans la nuit quand la grêle a recouvert de blanc les trottoirs où vous risquez de glisser et de tomber à chaque pas. Je portais un imperméable, un bonnet de coton par-dessus lequel j’avais tiré encore le capuchon de mon imperméable, et sur le visage un masque blanc. Dans la nuit luisante comme de l’encre de Chine. Où les formes se diluent. Et c’est alors qu’un groupe est arrivé, de six ou sept personnes. Dont une assise sur une chaise roulante. Une femme chaudement vêtue, sur laquelle les autres qui la poussaient, qui l’entouraient, avaient ajouté une couverture de plastique transparent, aux reflets jaunes dans ses plis, et toutes ces personnes riaient, chahutaient un peu, c’était le soir d’un jour de fête et elles rentraient chez l’une d’entre elles j'imagine pour dîner en entourant cette femme malade, qui paraissait blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme l'ébène, qui dévisageait les autres et qui riait de leurs sottes et tendres plaisanteries.

Cette fois, il ne pouvait plus être question de tableau. Les images étaient dissociées et surtout il faisait froid et on guettait le son de la cloche du tramway qui se montrerait bientôt à l’angle de la rue du Soleil. Le mot fêtards venait à l’esprit. Ces gens portaient des masques, ils auraient pu porter des costumes de carnaval, il aurait pu se faire que l’un jouât de la flûte et que les autres dansent sur le trottoir enneigé, devant un brasero, mais ce n’était pas le cas. Tous ne faisaient qu’accompagner cette personne un peu fantomatique sur sa chaise roulante. Dont on pouvait imaginer qu’ils étaient allés la chercher à l’hôpital, à l’occasion du jour de fête, et qu’ils l’y ramèneraient bientôt. Puis le tramway est arrivé, faisant entendre le son de sa cloche qui est comme une rose fêlée de la nuit, et dont l’intérieur des voitures éclairé de jaune était vide. Alors je les ai laissé monter dans l’une et je suis parti à pied. En songeant à eux, en gardant leurs rires dans le cœur et à l’esprit le souvenir d’une chambre d’hôpital.

Commentaires

Ha... Hopper... je t'en parlais il y a peu.. le voilà!
Le ton plus poétique, ce voile de sensations dont tu enveloppes la réalité me touche beaucoup dans ce texte. Il m'est venu en le lisant les mêmes intonations qu'à la lecture de "La Licorne" de Roubaud... ça m'a fait sourire.
Oui il y avait quelque chose d'irréel hier soir sur la ville.
Oui, c'est étonnant. On pourrait dire qu'en voyant apparaitre ce groupe, et en voyant cette femme tellement fragile au milieu d'eux, j'ai vu la licorne.
Raymonde a dit…
Très belle cette evocation d'un moment magique. Il me semble l'avoir vu, presque vécu. Pour moi, plus Hockney que Hoper, parce que j'y ressens beaucoup de douceur. Merci pour ce cadeau.

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