Sur le Cours Saleya

Une rue en escalier descend de l’école du Château au Cours Saleya, où se tient le marché. Justine respire jour après jour le bleu du ciel quand elle s’y rend, puis c’est la bousculade colorée des fruits et des légumes jetés sur les étaux. Le confort des fauteuils de rotin aux terrasses des cafés. En hiver surtout, le jour semble ébloui. Pas besoin d’aller jusqu’à la mer dont la vue est offusquée par une rangée de maisons basses sur les toits desquelles on marchait autrefois et que dépassent des palmiers. Ils grattent le ciel. Les avions qui se préparent à atterrir vous font lever le nez sur lequel vos Ray Ban ont tendance à glisser, et que Justine rajuste d’un index tendu. Je la vois. Mais le soir, c’est autre chose. Un appartement, au premier étage d’un immeuble peint en ocre, a ses fenêtres ouvertes et tout le monde sait ici qu’il loge un cours de danse. L’un des plus anciens de la ville et des plus prestigieux. Depuis plusieurs années maintenant, tenu par Ariane, qui est une amie, qui fut une amie la plus proche de Justine, aujourd’hui on ne sait plus. Si bien que, d’un peu loin, en se haussant sur la pointe des pieds, on peut apercevoir les bras levés, les mains des petites danseuses qui pendent comme des fleurs au bout de leurs tiges, et surtout on entend le piano. Pourquoi faut-il que la danse en justaucorps blancs, le frottement des chaussons sur le plancher et le piano de Franz Liszt s’expriment ainsi dans la lumière violette ? Pourquoi faut-il que les souvenirs de la Sicile, Valse mélancolique et langoureux vertige, soient agités alors ? Le cours de danse finit à la nuit tombée. Ariane libère les fillettes que leurs mères sont venues chercher à la porte. Puis elle enfile son manteau, tire à elle son sac de cuir noir qui semble voler et s’en va son tour. Mais sans éteindre. Car Jozef lui a demandé l’autorisation de rester chaque soir, une heure encore, pour profiter du piano. Et il joue alors de tout son cœur de vieil exilé pour ceux qui passent sous les fenêtres et qui, dans ce moment où les terrasses des cafés se vident, ne sont plus que des ombres.
 

Commentaires

Magnifique. Un poème en prose, cher Charles JACOMINO.
MRG a dit…
Quelles images! Matisse ou Dufy...

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