Deux lourds candélabres

Quand j’ai croisé les policiers, il faisait nuit, bien après l’heure du couvre-feu, et je portais deux énormes sacs. Ils se sont arrêtés devant moi, ils occupaient à eux deux toute la largeur du trottoir, et ils m’ont demandé d’ouvrir ces sacs. Celui de gauche contenait du linge de corps qui m’appartenait et qu’Ariane, très gentiment, avait bien voulu laver dans sa machine avant de le faire sécher sur sa terrasse. Un policier a glissé sa main tout au fond du sac pour vérifier, j’imagine, si une arme n’y était pas cachée, ô une simple matraque lui aurait suffi. Mais non. Il m’a fait signe que je pouvais refermer le sac. Le lampadaire le plus proche était au coin de la rue. Je voyais mal le visage de ces personnages plus hauts et plus larges que moi. Ils éclairaient la scène avec leurs lampes torches. Puis, quand il s’est agi d'ouvrir le second sac (celui de droite), l’affaire s’est compliquée. Celui-ci contenait deux lourds candélabres qu’Ariane m’avait donnés pour meubler mon studio. Ils s’imaginèrent aussitôt que j’étais un cambrioleur. Le flair ne leur avait pas manqué. Ils prétendaient en avoir maintenant la preuve. Pour me disculper, il fallait que je dise à tout prix d’où provenaient ces candélabres. Je tentai d’expliquer que c’était le cadeau de ma vieille amie, celle-là même qui avait bien voulu étendre mon linge sur sa terrasse, mais ils ne voulurent pas le croire. Ils me sommèrent alors de leur donner son nom et son numéro de téléphone, de mon côté je refusai de le faire de crainte qu’ils ne la réveillent, encore que je savais que le plus souvent elle ne s'endort que très tard. Et c’est ainsi qu’ils m’ont conduit au poste, où j’ai passé le reste de la nuit. Une expérience pas si désagréable, qui m’a évoqué le cher Gérard de Nerval. Pourvu que je ne finisse pas comme lui.

Extrait de Lieux dits. Retrouvez le recueil dans Petits livres

Rue Puget


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