J’ai vu de belles maisons

J’ai vu de belles maisons. Je n’étais pas toujours seul. Nous nous arrêtions, l’un en montrait une à l’autre. Souvent c’était inutile, nous l’avions vue l’un et l’autre. Au même instant. Elle nous était apparue. Les dimanches après-midi d’hiver, nous marchions au bon soleil, dans les rues où les passants sont rares. Il suffit de ne pas se laisser distraire par un sujet de conversation. Et de lever les yeux. Le nez et les yeux. Combien en ai-je vu dont j’aurais dû noter les adresses au fur et à mesure, dans un carnet que j’aurais transporté partout avec moi, dans une poche de ma veste. Rien de bien compliqué. Je me propose de le faire désormais. Sinon elles se confondent, certaines s’égarent ou s’effacent de la mémoire. Il arrive qu’un jour celle-ci ou celle-là réapparaisse dans un rêve, ainsi que le nom et le visage de la personne qui vous accompagnait, qui a levé les yeux et le nez en même temps que vous, mais ce retour est impossible à prévoir et plus encore à provoquer. Et vous n’aurez pas l’adresse. Il ne faut pas compter que le rêve vous fournisse l’adresse. Je n’ai pas gardé les adresses de tous les endroits que j’ai habités, alors ceux que je n’ai pas habités, dont je n’ai jamais passé la porte. Devant lesquels je ne me suis pas même arrêté. Me contentant de lever les yeux, prétendant imprimer ce que je voyais dans mon cerveau. Des apparitions fragiles, furtives comme celles de papillons. On pourrait s’étonner qu’en fin de compte ce soit ce genre de choses qui restent, alors précisément qu’elles ne restent pas. Le plus souvent c’était tout près de l’endroit que nous habitions. Il suffit de tourner au coin de la rue, ou si c’est un dimanche après-midi, de marcher tout droit jusque dans les quartiers Nord. Mais quelquefois il arrivait aussi que nous nous trouvions dans une autre ville. Dans combien de villes nous sommes-nous ainsi promenés. Sans but. Dans combien de villages nous sommes-nous arrêtés par hasard, au cours d’un voyage en voiture, le temps de manger notre sandwich en marchant sous les grands arbres qui nous protégeaient de la chaleur écrasante du soleil. Nous montions debout sur le muret pour mieux voir le jardin potager qui précède une maison et Marguerite prenait des photos. En fouillant dans les albums et les boites en carton où Marguerite a rangé ses photos, je dois pouvoir identifier la plupart de ces lieux. Je pourrai ainsi y retourner. Mais j’envisage de me rendre aussi dans d’autres lieux, que nous n’avons pas connus ensemble, Marguerite et moi. Pour ma part, je ne fais pas de photos. Ou je n’en faisais pas. Peut-être, sans y songer, comptais-je sur les photos de Marguerite. Mais à présent, il semblerait raisonnable que j’en fasse à mon tour. J’essaierai. Je ne promets pas.

Commentaires

Ces maisons de ville, peintes de décors floraux ou d'arabesques plus abstraites, me ramènent toujours à l'image, à l'atmosphère que je me suis construite en lisant, il y a bien longtemps, et tant de fois après, La Maison de Claudine (et Sido aussi) de la grande Colette. Pour moi, la maison de Claudine ressemble à l'une ou l'autre de ces maisons sans prétention mais d'une élégance raffinée et rassurante. Et ce récit me renvoie aussi invariablement à une autre grande dame: Barbara. Pourquoi? je ne sais pas vraiment. Ecoutais-je particulièrement l'une lorsque j'ai lu l'autre? Peut-être. Mais j'y ressens la même vibration, la même ambiance. Et à cet ouvrage là, j'associe depuis toujours la chanson Mon Enfance et précisément ces paroles:

"Avant que le soir ne se pose,
j'ai voulu voir
la maison fleurie sous les roses,
J'ai voulu voir,

Le jardin où nos cris d'enfants
jaillissaient comme source claire...

Le parfum lourd des sauges rouges,
les dahlias fauves dans l'allée,
le puits, tout, j'ai tout retrouvé..."

Ce sont pour moi ces associations d'idées, de sensations entre musiques, textes, souvenirs réels (pour moi ici, ces séjours en famille à La Bolline Valdeblore dans mon adolescence, dans une maison semblable...), qui construisent nos jardins intérieurs, notre propre voie artistique... pour peu qu'on y prête attention.
Merci, Isabelle, pour ce beau commentaire. Je ne connaissais pas cette chanson de Barbara. On croirait du Marceline Desbordes-Valmore ou du Anna de Noailles. Je t’embrasse
un poete trop peu connu, à mon gout...
La vieille maison
Neige endolorissante et morne, tu déroules
Ta nappe liliale au toit cher que je sais,
Neige endolorissante, ô neige qui t’écroules !
Et la maison vieillotte aux carreaux verts cassés
A des airs de jeunesse et de pâle frileuse
Et ne se souvient plus des contes jacassés :
Des contes jacassés, au soir, par la fileuse,
En la cuisine antique où le pot noir chantait
Au rauque dévidoir sa chanson douce et creuse.
La chandelle en résine en un coin crépitait.
Près de la plaque en fer, les cris-cris aux cris grêles
S’enfuyaient dans la suie et le matou grondait.
Maintenant, dans le vieux salon, les herbes frêles,
Les avoines ornant les vases surannés,
Ne se souviennent plus des champs fauchés des grêles :
Et des plumes de paon, des bimbelots fanés,
Sont là qu’un bisaïeul rapporta de la Chine
D’où, jadis, bien des gens revinrent ruinés.
Comme alors un gros chat plie en arc son échine
Et cligne en grommelant de longs yeux mordorés
- Et miaule, et l’on voit une expression fine
En les blancs, solennels regards des hauts portraits.

Francis Jammes
Ce texte est le premier que je publie depuis mon déménagement à la rue des Boers

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