Le bonheur et la honte

René Char dit que, dans son pays, "On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur." Albert Paparozzi ne croyait pas à la bonne foi du vainqueur, mais il ne croyait pas non plus à la bonne foi du vaincu. Il n’avait foi en aucune cause, il doutait même de sa femme et de ses enfants, il ne croyait pas à son pays parce qu’il n’en avait pas, il n’avait jamais cru en lui-même une seule seconde. Il ne croyait en rien ni personne. Le monde lui apparaissait marqué par la corruption. À la fois par le mensonge, l’hypocrisie, et par la détérioration de l’être. Une sourde putréfaction toujours déjà à l’œuvre sous les apparences les plus lisses. Il souffrait de ne pouvoir respecter rien, de n’admirer à peu près rien, sauf pourtant la voix des chanteurs et l’habileté des musiciens. Il n’applaudissait d’autre héros que le ténor qui s’avance, le moment venu, face au public, pour chanter un grand air d’opéra. Il ne voyait de réelles compétences, au fond, que dans celles des joueurs de guitare et de mandoline. Il avait été lui-même un excellent danseur de bal, de javas et de valses. Il nageait longtemps le crawl de Tarzan. Il imitait Luis Mariano et connaissait par cœur une bonne partie du répertoire de Charles Trenet. Il faisait plus de cas de l’ouvrier qui se hisse au sommet d’un poteau télégraphique, ou qui marche sur les toits, que de son propre talent. Il aimait apprendre comment Michel-Ange s’était débrouillé, la tête en l’air, la tête en bas, attaché par des cordes, pour peindre le plafond de la Chapelle Sixtine. Après le débarquement des troupes anglo-américaines en Algérie, en novembre 1942, il avait connu quelques années heureuses, où il avait découvert le cinéma hollywoodien sur les écrans duquel dansaient ensemble Ginger Rogers et Fred Astaire. La rencontre avec la jeune fille qui devait devenir sa femme datait de ces années-là. Ensemble, ils sont allés au bal et au cinéma. Ensemble, ils ont chanté dans des voitures qu’on leur prêtait. Ensemble, ils ont fait un enfant et ils ont décidé de s’établir à Nice pour commencer une autre vie. Mais le ver était dans le fruit. La mélancolie le hantait. Il souffrait de migraines. La dépression lui a fait prendre sa retraite beaucoup plus tôt que prévu, et perdre beaucoup d’argent. Devenu veuf, il n’a plus quitté son appartement. Et, dans cet appartement, il n’a bientôt plus quitté sa robe de chambre. Qu’écrivait-il ? Et surtout, que n’écrivait-il pas ? Près de ce père, Edmond apprend que l’écriture sert quelquefois à dire, mais que bien souvent aussi elle sert à ne pas dire. À jeter, phrase après phrase, des pelletées de terre sur ce qui fait honte. Sur ce qui ne se dit pas.

Edmond. Version linéaire dans Petits livres
 

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