Le secret d'Alfred Paparozzi

Les occasions de quitter l’école du Château, pour Edmond, étaient rares. Une fois par mois, il faisait une visite à son père, le plus souvent le samedi après-midi. Le vieil homme habitait avenue Gay, près de la cathédrale Saint Nicolas. Edmond s’y rendait à pied, il en aurait eu pour trente ou quarante minutes de marche s’il n’avait pas augmenté la distance qu’il devait parcourir en improvisant de grands détours. Il était entraîné à le faire parce que son père l’attendait dans un autre monde que celui qu’il habitait avec Justine et leurs enfants, et qu’il ne pouvait pas passer de l’un à l’autre de façon trop brutale.

Partant de l’école du Château, il fallait qu’il se prépare mentalement et physiquement à retrouver ce père qu’il se représentait alors, l’attendant comme le cyclope Polyphème attend Ulysse dans l’obscurité d'une grotte, de même que, partant de chez son père, le soir venu, il ne pouvait pas retrouver l’école du Château sans avoir longtemps marché, de préférence jusqu’à la mer qu’il longeait depuis le boulevard Gambetta jusqu’au Quai des Ponchettes et au Vieux Nice, et sur laquelle la nuit tombait, engloutissant sa silhouette. Dans les deux cas, il retardait autant que possible le moment d’arriver.

Son père appartenait au monde d’avant. Il avait quitté celui-ci plusieurs décennies auparavant mais il lui appartenait toujours, et de le surprendre ainsi dans son petit appartement où il vivait désormais seul et dont il ne sortait presque jamais, suffisait à rappeler à Edmond que lui-même, par son enfance, restait attaché à ce monde.

Alfred Paparozzi avait eu une vie après son arrivée d’Algérie. Il avait travaillé comme comptable dans une entreprise d’électricité, grâce à quoi il avait pu subvenir aux besoins de sa famille. Sans diplôme, petit, chauve, myope aux yeux clairs, la parole hésitante et confuse, ne se départissant presque jamais du sérieux qui faisait de lui un personnage un peu terne, mais capable de rectifier les livres de comptes les plus fautifs comme d’autres sont capables d’ouvrir les coffres-forts, ainsi qu’on les imagine la nuit, un stéthoscope autour du cou, il s’était acquis un rang enviable dans son milieu professionnel. Les mariages et les communions de ses enfants et de ses neveux rassemblaient beaucoup d’invités dans des halls d’hôtels. Le maire de la ville l’appelait par son prénom, et profitait de certaines occasions pour le tirer à l'écart et lui demander conseil. On lui offrait, pour assister aux rencontres sportives dans les meilleures tribunes, des places qu’il redistribuait aux contremaîtres et ouvriers de son entreprise. Et il ne se passait guère d’année sans que la Chambre des métiers lui décerne une médaille ou quelque autre distinction qu’il acceptait poliment, encore que sans sourire. Si bien qu’on l’avait cru acclimaté au pays. Pourtant, quand il avait pris sa retraite et que sa femme était morte, en l’espace de quelques mois, il s’était détaché de tout cela, au point de ne plus s’intéresser à rien de ce qui était d’ici.

Il occupait son temps à écrire ses mémoires et composer des chansons. Et ses mémoires et ses chansons célébraient le monde d’avant. En réalité, l’histoire d’Alfred Paparozzi se découpait en trois moments. Lui-même était né à Alger ainsi que ses cinq frères et sœurs, mais leurs deux parents de même que tous leurs ascendants venaient de la côte amalfitaine. À Alger, la famille Paparozzi avait vécu dans une communauté napolitaine qui cultivait la nostalgie de la terre natale. Et, ayant grandi dans cette communauté, Alfred avait à peine eu le temps de devenir un homme, de choisir une femme et de lui faire un enfant, que déjà il quittait l’Algérie avec eux pour s’installer en France.

Edmond n’était jamais retourné à Alger où il était né, non plus qu’à Naples où il n’était pas né mais qui était le berceau de sa famille, et sans doute n’y retournerait-il jamais. Il ne faisait pas une visite à son père sans que celui-ci lui chante une chanson qu’il avait composée, de sa voix fluette, en s’accompagnant de quelques notes jouées sur un petit orgue électrique, et sans qu’il évoque, bien sûr, ce qu’il était en train d’écrire.

La grande table de son salon était couverte de dossiers dans lesquels il classait les textes qu’il rédigeait au jour le jour et qu’une secrétaire venait chercher une fois par semaine pour les taper à la machine. Et sans doute espérait-il, à chacune des visites de son fils, que celui-ci lui demanderait enfin de lui en lire quelques pages, mais ce dernier en était incapable, il n’en trouvait pas la force. Il avait beau deviner le chagrin qu’il causait à son père en se montrant si peu curieux, ne pas douter qu’après son départ celui-ci vivrait une soirée pire encore que les autres, où l’angoisse lui ferait augmenter sa dose de somnifère dans une proportion déraisonnable, au point de risquer, s’il devait se lever la nuit, d’être pris de vertige et de tomber, il avait beau se sentir éminemment coupable à son égard, injuste et cruel, il lui était néanmoins impossible de surmonter la répulsion que ces travaux d’écriture lui inspiraient. Impossible de ne pas éprouver ce sentiment étrange et douloureux qui lui faisait honte, qu’il n’avouait à personne mais dont, avec le temps, il avait appris à identifier les causes.

La première tenait à ce que son père s’acharnait à fouiller un passé lointain dans lequel ses enfants et sa femme ne figuraient pas, comme si, pour lui, la seule vie qui avait jamais compté restait celle d’avant, la seule à laquelle il pouvait s’intéresser encore, tandis qu’il oubliait déjà la suivante, que cette dernière, irrésistiblement, mois après mois, jour après jour, s’effaçait de son esprit. La seconde, à ce que le travail entrepris par le vieil homme, pour ce que son fils en comprenait, pour ce qu’il en devinait sans le lire mais sans douter non plus d’en connaître par l’esprit chaque mot et chaque tour de phrase, n’avait pas pour fonction de dire la vérité sur le passé d’une famille dont il s’employait à donner une image heureuse, souvent amusante, mais bien au contraire de forclore un drame, une blessure qui resterait à jamais secrète et dont Alfred Paparozzi continuerait de souffrir en silence jusqu’à sa mort.

Maria Callas, dans La Sonnambula de Vincenzo Bellini (1831)

Commentaires

Combien il est difficile, et à tout âge de s'autoriser à ne pas porter les poids appartenant à nos parents, grands parents... Combien il est même compliqué de les identifier ces poids qui nous clouent au sol et qui ne sont pas les nôtres. Tout rouillés de culpabilité qu'ils sont, ils nous pèsent longtemps avant qu'on puisse s'en délester au moins en partie...

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