Nous n’aurons pas fini

Ce que mon père n’a pas dit, j’essaie de le dire pour lui. Ce qu’il n’a pas dit, il ne pouvait pas le dire, raison pour laquelle je m’y emploie. Je suis son fils. Ma fille Laure m’a écrit, ce matin, pour répondre à mes deux derniers feuilletons. Elle prenait la défense de son grand-père qui l’a aidée, qui a veillé sur elle, qui lui a permis de faire des études, tandis que moi. Elle croyait reconnaître dans mon propos de l’amertume. De l’injustice à son égard. J’essaie de dire quelque chose que mon père n’a pas su dire et que je crois avoir compris. Mais à quel prix. Qui d’autre que moi pouvait le deviner et qui pourrait le dire à sa place autre que moi. Je n’éprouve aucune amertume, je ne ressens que de l’amour pour lui, même si je lui en veux de ne m’avoir pas aimé autant que je l’ai fait. Ni d’avoir aimé mes deux autres enfants. Mais c’est qu’il ne pouvait pas. Il n’a jamais vraiment aimé personne. Sinon sa mère. Aimé vraiment. Trop travaillé qu’il était par des questions d’honneur. L’honneur est la grande affaire des gens de la mafia. Il ne faisait pas partie de la mafia mais il aurait pu. Il a failli. Il était programmé pour cela. J’essaie de dire ce qui l’a empêché d’aimer ma mère ainsi que moi. C’est moi qui peut le dire, et personne d’autre, alors je m’y emploie. Comme je peux. Je ne crains pas de me tromper. Je crains seulement de ne pas bien dire. De ne pas trouver moyen. Moi aussi, il y a des choses que je ne dis pas. Ou que je ne fais que mi-dire. Et que je ne dirai jamais. Du moins par écrit. Parce que c’est impossible. On ne peut pas dire toute la vérité. Jacques Lacan dit qu’on ne peut pas dire toute la vérité, mais ce n’est pas tant parce que les mots y manquent, comme il dit, que parce qu’une existence humaine n’est pas finie, qu’elle n’est pas close, qu’elle n’a pas de bord. On ne peut dire toute la vérité de personne, surtout pas de soi-même. La vie de mon père, je la poursuis. J’en fais partie. Comme d’autres (mes enfants, mes amis) feront partie de la mienne, et que je ferai partie de la leur, bien longtemps après moi. Nous n’avons pas fini. Nous n’aurons pas fini. Personne n’a jamais fini. C’est en quoi toute la vérité, on ne peut pas la dire, c’est impossible. Toutes les blessures. Toutes les hontes. On ne commence pas et on ne finit pas. On essaie de poursuivre, comme on peut, pour éviter que les êtres et les choses s’effacent. Qu’on perde la tête. La leur et la nôtre.

Edmond. Version linéaire dans Petits livres
 

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