Thelonius Monk à Nice (2)

En réalité, Thelonius Monk gardait son chapeau sur la tête quand il s’asseyait au piano. Toutes les photos le montrent, en particulier celles qui figuraient sur les pochettes des albums. Je ne pouvais pas l’ignorer. Mais dans mon scénario, les choses se passaient autrement. Bizarrement, je n’ai jamais pu renoncer à cette inexactitude, elle m’était nécessaire, peut-être seulement parce qu’elle marquait que je n’étais pas moi-même Thelonius Monk, que grâce à elle mon scénario n’était pas un délire. En revanche, le même scénario témoignait d’une clairvoyance qui me surprend aujourd’hui encore sur un point décisif. Je découvrais le jazz au sortir de plusieurs années d’études de la musique classique, et à cette époque, quand on comparait la musique classique au jazz, c’était pour opposer celle qui était écrite à l’autre qu’on réputait improvisée. Pour nous, jeunes gens des années 68, les jazzmen étaient inévitablement des improvisateurs, et si l’on m’avait demandé comment, selon moi, Thelonius Monk procédait pour produire sa musique, j’aurais répondu qu’il écrivait ses thèmes, qui tenaient en quelques notes, qui étaient de simples prétextes, et qu’ensuite le reste s’inventait au fur et à mesure, dans le temps de la performance, en présence du public. Or, ce n’était pas du tout ce que signifiait mon scénario. Celui-ci laissait entendre que Thelonius Monk avait besoin de préparer, de construire, de répéter sa performance jusque dans les moindres détails, raison pour laquelle il fallait qu’il se pointe au Select, Passage Émile Négrin, dès le matin, et qu’il joue, avec son chapeau vissé sur la tête ou posé devant lui. Et ce n’est que bien des années plus tard, en lisant le Monk de Laurent de Wilde (1996), que je devais découvrir que mon scénario était dans le vrai, plutôt que moi. Laurent de Wilde évoque en Thelonius Monk d’abord un compositeur. Il écrit : “Monk pouvait jouer chez lui le même morceau pendant des heures, peaufinant, farfouillant, pressant le jus sans relâche. Ce qui fait que quand il montait sur scène, il était aussi prêt qu’on peut l’être” (139).

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres.

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