Thelonius Monk à Nice (3)

Mon scénario (et, au point où j’en suis, j’ai envie d’en parler comme d’un mythe) contient une autre idée encore, selon laquelle l’écriture n’est pas seulement une activité matérielle, et qu’en cela elle ne s’oppose pas à la parole. Il raconte que la musique de Thelonius Monk n’est pas une improvisation, c’est-à-dire que celui-ci ne l’invente pas dans l’ici et maintenant de la profération, mais qu’il a besoin de l’arranger, de la calculer, nous dirions de l’écrire, longtemps à l’avance, dans la solitude d’une grotte, en s’aidant du piano. Mais cela ne suffit pas. Mon scénario garde un tour en réserve. Il dit enfin que le piano n’est pas toujours à portée de la main. Que Thelonius Monk vient s’y asseoir à un moment indispensable de sa création mais que celle-ci commence, ou plutôt se poursuit, car elle ne commence jamais, elle est toujours-déjà commencée, dans la chambre d’hôtel où il dort et où il n’y pas de piano, et bien sûr en marchant dans les rues de New York ou de Nice.

La rêverie prend le tour d’un mythe pour dire que Thelonius Monk ne commence ni n’arrête de composer sa musique, et qu’il le fait en particulier en marchant et en rêvant dans les rues de New York ou de Nice, comme moi-même d’ailleurs je n’écoutais pas sa musique seulement dans les moments où je faisais tourner ses disques, où l’écoute présentait donc un caractère matériel, mais dans ceux aussi bien où je me promenais dans les rues de Nice qui se confondaient alors, dans mon esprit, avec celles de New York.

On commence d’écrire en se racontant des histoires, et par faire fond sur ces histoires, même si on n’est pas sûr de bien les comprendre soi-même (qu’est-ce qu’elles veulent dire ?), ni qu’elles correspondent tout à fait à la réalité, ni qu’elles soient celles que le public attend.

L’écriture commence par se laisser guider et égarer par des histoires qui sont des rêveries, et qui vous font marcher, le nez en l’air, dans les rues de New York ou de Nice, jusqu’à rencontrer Le Select qui est comme la grotte où Diane prend son bain.

Pour croire à la littérature, il faut croire à l’inconscient.

Dans ma rêverie, Thelonius Monk ôte son chapeau pour jouer sa musique comme, dans le mythe, Diane se dévoile pour entrer dans son bain. Et je suis Actéon.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres.

 

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