Un héros

Un homme roule à vélo dans la nuit (encore) du matin. Chaudement et étroitement vêtu, un béret sur la tête, il pédale sur une route où il est seul et où peut-être il pleut. Son phare projette un faisceau de lumière sur deux mètres de route et on distingue, derrière lui, bas dans le ciel, les premières lueurs du matin. Où va-t-il ? L’image ne le dit pas, mais il est tentant de supposer qu’il se rend à l’usine. Dans la banlieue d’une grande ville européenne. Cet homme est un ouvrier et, bien sûr, il mène une vie austère. L’image dit cela, même si elle ne le montre pas. Pour autant, elle ne dit pas qu’il serait malheureux. Pour le peu qu’elle nous montre, rien ne nous interdit de penser qu’il serait malheureux (on peut rêver), mais rien ne nous y incite non plus. Il pédale avec vigueur, et la machine sur laquelle il se propulse peut être regardée comme un miracle de la technique. Une belle bicyclette n’est pas plus belle qu’une belle automobile, pas plus disons que la Ford Mustang conduite par Steve McQueen, alias inspecteur Bullitt, dans le film de Peter Yates (1968), mais elle ne l’est pas moins. Juste la perfection des lignes. Juste une économie absolue de moyens. Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à penser qu’il est heureux. J’ai lu Albert Camus, à peine savais-je lire. Je sais Sisyphe. En tout cas pas moins heureux que moi lorsque je me trouve seul dans ma voiture, pris dans les embouteillages, à vouloir quitter Nice par l’autoroute à huit heures du matin. Ni moins non plus que ceux qui se pressent, à Paris, dans le hall d’une gare ou sur un quai du métro. Dans un autre scénario, cet homme transporte des tracts (la Pologne de Jaruzelski faisait-elle partie de l’Europe ?), voire peut-être des armes. On ne sait pas ce que peut un cycliste dans la nuit.

Lieux dits. Version linéaire dans Petits livres
 

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