Comment votre correcteur orthographique apprend la langue

Sans doute vous est-il arrivé comme à moi de vous étonner de ce que le correcteur orthographique de votre traitement de texte (disons celui de Google Docs) paraisse ignorer certaines formes les plus courantes de la langue, tandis qu’il en sait d’autres beaucoup plus rares. Je me suis fait plusieurs fois la remarque à propos de l’imparfait de l’indicatif. Il accepte de celui-ci, sans ciller, certaines formes comme chantais, et rechigne devant d’autres qui nous paraissent très proches, inévitablement liées, comme chantiez.

Ces deux formes sont pourtant du même verbe, conjugué au même temps du même mode. Notre correcteur orthographique aurait-il manqué la classe le jour où la maîtresse a enseigné le paradigme ?

La réponse est pourtant simple. C’est que le correcteur orthographique en question n’est pas allé à l’école. Je veux dire qu’il n’a appris aucune règle ni aucun paradigme de la langue. 

On l’a doté d’un lexique minimum. Et ensuite, tout s’est fait et continue de se faire de la façon la plus simple et la plus naturelle !

Quand vous écrivez une forme, soit il la reconnaît et il l’accepte, soit il ne la reconnaît pas et il la souligne en vous proposant de la remplacer par deux ou trois autres qu’il a déjà en mémoire. La balle est alors dans votre camp. 

Soit vous acceptez l’une de ses suggestions (Mais oui, où avais-je la tête, il a raison), et le lexique de votre correcteur orthographique reste le même. Soit vous confirmez que c’est bien là ce que vous voulez écrire, et il ne discute pas, il ajoute cette forme nouvelle à son lexique et il ne vous embêtera jamais plus à son propos. 

L’expérience me paraît décisive. Elle signifie qu'un correcteur orthographique ne connaît pas la grammaire, il ne connaît que des formes lexicales. Ainsi, si vous écrivez *je marchaient, il refusera la forme verbale (marchaient), non pas cette fois parce qu’il ne la connaîtrait pas, mais parce qu’elle est ici précédée par un pronom personnel (je) ) qui ne ne se rencontre jamais à sa gauche. Pour lui, il ne s'agit pas d'obéir à une règle mais d'observer un fait de langue. Ce n'est pas pareil.

Un correcteur orthographique apprend la langue, et il le fait comme le fait un enfant. Non pas en apprenant des règles, qui correspondraient à d'autres, plus profondes, déjà plus ou moins inscrites dans son cerveau, dont il aurait hérité à la naissance, ainsi que l’imaginait Noam Chomsky, et ainsi que semble le penser encore Stanislas Dehaene, mais en s’appuyant sur les textes oraux et écrits proposés de l'extérieur, par d’autres qui sont sa famille, le quartier, l’école et quelques bons auteurs.

Et si le lexique de son milieu familial est pauvre, pour la raison que cette famille vient d’ailleurs, ou que dans celle-ci on parle peu, reste l’école et les bons auteurs.

What else ?

Extrait de Le goût des lettres. À retrouver dans nos Petits livres. 

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