Contre l'Approche par compétences (APC) | 2

Si une jeune personne vous déclare qu’elle vient de finir la lecture d’un roman -- disons La Mystérieuse affaire de Styles, d’Agatha Christie, et peu importe ici qu’elle l’ait lu dans le texte original ou en traduction --, et qu'elle l’a aimé, il ne vous viendra pas à l’idée de lui demander si elle a compris l’histoire. D’abord parce que ce serait peu aimable, ensuite parce que ce serait stupide.

On ne vient pas à bout de la lecture d’un roman sans comprendre l’histoire. Qui sont les personnages ? Qu’ont-ils vécu dans le passé ? Quels liens entretiennent-ils ? Dans quel ordre et dans quels lieux se déroulent les événements ? À tout instant, nous avons besoin de nous rappeler ce que nous avons déjà lu pour aller plus loin, et ce cela suppose que nous l’ayons compris. La compréhension nous fait tourner les pages, tandis que, si nous ne comprenons pas, nous sommes arrêtés. Tout le monde sait ce qui se passe quand nous essayons de lire un texte dans une langue que nous connaissons mal. Nous abandonnons la lecture au bout de quelques lignes.

La performance (telle personne a lu ce livre) atteste d’une compétence (elle en est donc capable). Elle le fait de manière indiscutable. Que pouvons-nous dire de plus ?

D’abord que cette compétence est transposable. Si une personne a lu ce roman d’Agatha Christie, alors nous avons toutes les raisons de penser qu’elle pourra en lire beaucoup d’autres tout au long de sa vie, du même auteur et d’autres aussi.

Pour autant, cela ne signifie pas que cette compétence serait absolue. De ce qu’elle a lu ce roman, nous ne pouvons pas déduire à coup sûr qu’elle pourra en lire de plus difficiles. Car il ne fait pas de doute que certains textes sont plus difficiles que d’autres. Encore que ce plus-ou-moins ne nous permet pas de classer les œuvres en fonction de leur degré de difficulté, pas plus qu’en fonction de leur intérêt, ni de leur valeur. Toujours par un aspect, un texte se dérobe à la comparaison qu’on voudrait faire de lui avec un autre. De même que toujours la lecture qu'un sujet humain fait d'un livre se décale par rapport à celles qu’en font les autres. 

Un texte très bref peut être incontestablement plus difficile à lire qu’un long, en même temps que d’une bien plus grande qualité littéraire (songeons à un poème de Verlaine et un article de magazine). Et quels que soient les critères que nous inventerons pour évaluer les œuvres de manière objective (longueur des mots, longueur des phrases, richesse du vocabulaire...), l’intérêt personnel que le lecteur y trouve, en fonction des genres et des sujets, ou en fonction du style, prendra le pas sur tout autre critère de comparaison.

Cet intérêt a pu être à peine suffisant pour porter le lecteur jusqu’à la fin du livre, si bien qu’il l'oubliera ensuite, qu'il n'y reviendra jamais, ou au contraire avoir été assez vif pour qu’il y repense souvent, qu’il le relise un jour, qu’il le recommande à d’autres, dans quel cas nous sommes tentés de dire qu’il en aura fait une meilleure lecture, sachant y voir ce que d’autres ont manqué.

Ainsi avons-nous affaire, dans chaque cas, à une performance dont nous pouvons discuter de l’importance, de la portée, sans que pour autant il soit envisageable de la rapporter à d’autres, sinon de manière à la fois subjective et très approximative.

Il se trouve en outre que si une performance de lecture témoigne d’une compétence, il paraît très difficile de distinguer, dans le déploiement de celle-ci, d’autres compétences plus élémentaires qui seraient impliquées, mises à part celles concernant la maîtrise de la langue parlée et écrite.

Autrement dit encore, performance et compétence ici ne se séparent pas. Un lecteur n’a pas d’autres compétences en matière de lecture que celles dont témoigne la lecture des textes qu’il lit, et dont il est impossible de les classer par ordre de valeur ou de difficulté.

La jeune personne qui sort de lire ce roman d’Agatha Christie, nous dit qu’elle l’a aimé. Il est vrai que certains textes nous parlent de manière plus personnelle. Ce sont les plus importants parce qu’ils nous poussent à en lire d’autres, qu’ils nous font parler d’eux et d'autres choses encore avec d’autres personnes, et parfois même écrire.

Extrait de Le goût des lettres. À retrouver dans nos Petits livres. 



Commentaires

MRG a dit…
Je ne suis pas sûr de bien comprendre (le fond) de ton argument. Qu’il soit difficile, impossible de mesurer la performance réalisée par ta lectrice, du côté de cette lectrice, dans la mesure où elle va dépendre de son intérêt personnel, lequel n’est pas mesurable (et de plus dépend de nombre de circonstances externes impossibles à sommer), cela entraîne-t-il qu’il soit impossible de mesurer la compétence attestée par cette lecture, ou plus exactement la performance du côté du résultat? En d’autres termes qu’il ne soit pas possible de mesurer la difficulté que tel lecteur individuel a dû surmonter à tel moment particulier entraîne-t-il qu’il soit impossible de comparer les compétences attestées par la lecture de tel ou tel texte, même approximativement, en fonction des caractéristiques du texte et indépendamment de celles de la situation de lecture? Je vois cependant une objection possible à mon objection: elle suppose que la réussite de la performance, c’est-à-dire la compréhension, puisse être constatée de manière univoque. Dans le cas d’un roman comme celui que tu prends en exemple, on peut considérer que le simple fait de la lecture suffit à attester d’une compréhension de l’intrigue (minimale au moins) mais ce n’est pas le cas de tout texte, ainsi, par exemple je n’ai plus eu la même compréhension de tel poème de Verlaine après avoir fait tourner à ta demande son M@P.
Je ne sais pas si ces remarques sont pertinentes dans la mesure où je ne sais pas dans si et comment l’APC se traduit dans les méthodes d’évaluation et/ou dans celles d’enseignement et comment. Du côté de l’évaluation ce qu’il me semble à première vue, c’est qu’elle est une grille particulière pour analyser et rationaliser quelque chose qui s’est toujours fait, pas forcément inutile (je pense aux Open Badges). Du côté de l’enseignement en revanche...
"comparer les compétences attestées par la lecture de tel ou tel texte, même approximativement…", oui, bien sûr, on peut le faire, et nous sommes bien d’accord qu’on l’a toujours fait. Toute la question et la difficulté tiennent à l’approximation. J’essaie de dire que, dans la culture scolaire classique, cette approximation était admise, tandis que l’APC tend à la refuser. Et que ce refus ne serait rien de grave (seulement institutionnel) s’il ne témoignait du refus d’admettre une caractéristique incontournable de la langue même, en tant que langue naturelle opposée aux codes. Car la langue n’est elle-même qu’approximativement régulière dans son fonctionnement formel, et qu’approximativement transparente dans ce qu’elle dit. Marquée à la fois par l’irrégularité et par l’équivoque. C’est pour cela que nous l’aimons, et c’est pour cela que d’autres ne l’aiment pas.
Anonyme a dit…
Longtemps je me suis opposée, en vain. A cette culture 0la compétence. Seul Dieu connait nos compétences il me semble. Modestement nous autres enseignants jugeons des performances qui sont la traduction concrète d'une compétence obscure et profonde Anne
Tu dis très simplement et très précisément ce que je pense. Moi aussi, j’ai essayé, dans le passé. Aujourd’hui je recommence. L’enjeu est que la langue continue (ou recommence) d’être enseignée. Je ne lâcherai pas.

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