Couleurs de la nuit

Vous ne marchez pas seul, dans les rues, la nuit, sans vous dire que vous trouverez peut-être quelque chose d’ouvert. Sans être attiré au loin par la lueur soyeuse du fleuve. Dans À mon seul désir, Yannick Haenel raconte : "Un geste m’est venu en sortant de l’hôtel de Cluny l’autre soir. Il pleuvait. Ce geste en appelait d’autres, beaucoup d’autres durant cette nuit pluvieuse de Paris." Mon lit est proche d’un mur derrière lequel se trouve une terrasse. Au milieu de l’après-midi, comme le ciel était couvert, j’y ai sorti une petite table en fer qu’Ariane m’a offerte. Et tout de suite je me suis dit que si, dans le nuit, il se mettait à pleuvoir, cette table ferait un joli tambour. Grâce à elle j’entendrais mieux la pluie, tandis que je serais couché de l’autre côté du mur. Il serait préférable d’être alors dans les rues, à marcher au hasard, mais le couvre-feu nous l’interdit. Et je ne verrais pas d’inconvénient à braver le couvre-feu, mais Nice n’est pas traversé par un fleuve, comme l’est Paris, et je n’aurais aucune chance de rencontrer, au bout de mon errance, quelque chose d’ouvert. J’envie Yannick Haenel. Il poursuit : "C’est peut-être un hasard qui m’a conduit à me rapprocher de la Seine et à monter dans un bar-péniche, à quai, d’où sortait de la musique. Des filles dansaient dans le noir, je les ai rejointes, trempé par la pluie, en fermant les yeux." Son livre est somptueux. Il m’a fait songer à L’amour fou. Si André Breton avait pu le lire (l’a-t-il lu ?), il aurait voulu rencontrer son jeune auteur, dans un café ou dans un jardin, il l’aurait fait parler en regardant les nuages enrouler des écharpes au-dessus de l’étang, question de l’enrôler peut-être dans sa fière équipe. Celui-ci n’est pas cité dans le livre, mais Aragon. Je ne verrais aucun inconvénient à finir ma vie dans ce studio, à condition tout de même de pouvoir m’en échapper la nuit. Je ferais le tour des bals, il faudrait qu’il y en ait plusieurs dans des quartiers différents, et au passage je me pencherais par-dessus la rambarde du pont qui traverse le fleuve, car alors il y aurait un fleuve. Cela ne me parait pas bien compliqué. Yannick Haenel appelle cela la jouissance. En réalité, la terrasse est couverte. Il faudrait une pluie particulièrement violente pour que des gouttes viennent éclabousser la table. À une certaine heure de la nuit, je crois entendre les hennissements de grands chevaux qu’on conduit à l’abattoir. Ils défilent en cortège dans la rue déserte. Comment puis-je savoir qu’ils sont blancs ? Plusieurs romans de Patrick Modiano sont traversés par leur présence fantomatique. D’où sortent-ils ? Tout n’est pas rose dans la jouissance. Yannick Haenel insiste sur le rouge. Le rouge aux joues des filles les rendait plus jolies mais il faisait craindre la phtisie telle qu’elle se chante à l’opéra. Les opéras sont fermés eux aussi. Violetta doit attendre pour cracher du sang et pour mourir.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres. 

 

Commentaires

Anonyme a dit…
J ai lu un ouvrage somptueuse Y H " Tiens bon lacouronne" on y croise Isabelle Huppert et M Cimino je te le recommande anne
Je l'ai téléchargé ce matin sur ma Kindle, et j'en ai lu un chapitre. Excellent, en effet. Je m'y remets ce soir. Mais qui es-tu? On se connaît?

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