Laver son linge

Dans le studio que je me proposais d’habiter, dont je décidai, la première fois que je le visitai, que j’en ferai ma maison (shelter de hobbit), je jugeai qu’il n’y avait pas la place pour un lave-linge. D’abord j’ai parlé d’aller laver mon linge, comme beaucoup d’autres le font, dans une laverie publique. Ma fille m’a fait valoir alors que l’option n’était pas raisonnable. Qu’elle ne voulait pas m’imaginer assis dans l’un de ces endroits sinistres, devant une machine en train de tourner, eussè-je entre les mains une traduction de l’Ulysse de Joyce ou de la Divine comédie, et j’ai compris que je ne pouvais pas lui imposer cela, ni à mon fils qui habite Paris mais qui se tient informé, heure par heure, de mes moindres déplacements. Pour autant l’idée du mini-lave-linge introduit dans le mini-espace qui me tient lieu de cuisine, à l’intérieur de l’unique pièce qui, outre cela, me tient lieu de chambre, de bibliothèque et de bureau, ne me convenait pas. J’ai argué alors que mon amie Ariane habitait tout près de chez moi, ou plutôt était-ce moi qui habitais tout près de chez elle, et qu’elle ne refuserait peut-être pas que je fasse tourner sa machine, une fois par semaine, dans sa maison, puis que j’étende mon linge sur sa terrasse. Et c’est ce qui s’est passé, à ceci près que je ne sais pas bien faire tourner sa machine et qu’Ariane ne m’attend pas ensuite pour étendre mon linge, ce qui me fait me sentir très coupable. Or, à quoi bon être veuf, vivre seul, déchiré, si c’est encore pour se sentir coupable ? Qu’à tout le moins je ne sois jamais plus coupable de rien. J’ai payé tout le prix. Je préfère aller mendier mon bol de riz en marchant pieds nus sur les routes. Du coup, je me suis souvenu d’un geste que Fanny faisait quand nous étions très jeunes, les premiers temps que nous avons vécu ensemble, à Paris. Soir après soir, debout devant le lavabo de la salle de bains, voire devant l’évier de la cuisine, au moment d’aller nous coucher, où souvent j’étais moi-même déjà couché et où j’attendais qu’elle me rejoigne, en culotte et veste de pyjama, elle lavait à la main une culotte, des socquettes, un tricot, un pull qu’elle mettrait à sécher ensuite où elle pourrait, à cheval sur un tuyau de gaz, pendus à un robinet, pour s’en revêtir de nouveau, si par bonheur ils étaient secs, le lendemain matin, avant de courir prendre le train pour son travail. Et ce geste (ou ce rituel) m’a paru si touchant que j’ai voulu l’imiter. Je me suis dit, S’il vaut la peine d’aimer une femme et de tellement souffrir quand on la perd, n’est-ce pas d’abord parce que les femmes nous apprennent à laver notre petit linge à la main, le soir, avant d’aller nous coucher ?

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres.

 

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