Le Déjeuner sur l’herbe projeté dans la nuit

Dans la nuit où je ne dors pas, je me souviens du Déjeuner sur l’herbe comme d’un moment d’amitié. Je le vois comme une tache de clarté qui perce l’obscurité de la nuit, et cette clarté est celle d’un bonheur perdu. Manet a peint une idylle, c’est-à-dire une petite scène champêtre où les nymphes voisinent avec les bergers. À ceci près qu’ici, les garçons ne sont pas des bergers mais deux jeunes peintres qui s’entretiennent de leur art, tandis que les jeunes femmes sont à la fois leurs maîtresses et leurs modèles, des personnes bien réelles qu’à d’autres moments on pourrait rencontrer et reconnaître dans les rues de Paris.

Je me réveille toutes les nuits au milieu de la nuit, je ne dirai pas à quelle heure, c’est une heure qui ne peut pas se dire, et dans la nuit je revois ce tableau qui est comme un halo de bonheur perdu. Comme un souvenir de notre propre vie. Car nous aussi, comme tant d’autres, nous avons connu cette confiance, cette amitié, ce miracle d’innocence idyllique que le tableau nous dit. Cela fut réel. Cela a existé dans notre rêve peut-être, comme dans celui de Manet, plutôt que dans la vie, mais cela s’est inscrit. Ô un instant sans doute, un instant à peine, mais assez long et assez fort néanmoins pour que le souvenir s’en soit gravé dans ma mémoire. Et maintenant, hélas, il ne suffirait pas de l’avoir perdu, il faudrait encore nous laisser convaincre que ce moment était coupable, et que nous nous repentions de l’avoir vécu. Mais ce ne sera pas le cas.

Rien ni personne n’effacera en nous le souvenir précis que Victorine Meurent était en confiance, que rien ni personne ne l’avait contrainte de se dévêtir, et qu’elle nous écoutait sans crainte, ou qu’elle ne nous écoutait pas, et que peut-être elle avait bu un peu de vin rouge, dont les verres tachés de rouge étaient maintenant renversés dans l’herbe, et que ceci ajouté au soleil de midi, au sommeil du soleil de midi, comme à une abeille peut-être qui volait dans lumière, lui avait tourné la tête, si bien qu’elle ne savait plus qui, de Pierre ou de Paul, elle aimait le mieux, lequel était son amant du jour, mais la vie alors lui paraissait agréable.

Ô un instant seulement qui passerait comme un battement de cils. Après il y aurait les disputes, la pauvreté, les trahisons, les violences peut-être, et puis enfin inévitablement la guerre, la maladie et la mort auxquelles nous sommes tous destinés, mais dans ce moment rien ni personne ne faisait peser sur elle ni sur nous la moindre contrainte ni la moindre peur.

Nous étions des bergers et elles étaient des nymphes. C’est cela, cette innocence, cette nonchalance bien réelles que Manet a voulu peindre une fois dans sa vie, et qu’il a réussi à peindre une fois dans toute l’histoire de l’art. Si bien qu’on peut adresser des copies de son œuvre aux éventuels habitants d’autres planètes, pour qu’ils sachent au juste qui nous sommes, quelles sont ce qu’on appelle "nos valeurs". Ce moment où l’amour et l’amitié se confondent. Après, peu importe si la lumière s’éteint et si l’on meurt. Pourvu que personne ne médise de Victorine Meurent et que notre jeunesse ne soit pas trahie.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres.



Commentaires

Fascination du tableau, écho fascinant de son poignant commentaire.
Merci Michel, ta lecture compte beaucoup pour moi.

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