L'être des êtres

L’être des êtres provoque en nous la compassion ou le refus de compassion, et rien de plus. La compassion peut à son tour susciter des gestes très différents, mais la question dans chaque cas est de savoir s’ils sont bien suscités par elle ou par son refus.

L’être d’un être est ce pour quoi il arrive qu’on éprouve à son égard de la compassion, et aucun autre sentiment ne nous permet de le percevoir ni de l’atteindre.

Percevoir l’être d’un être (l’atteindre), c’est le reconnaître comme objet d’une possible compassion ou de son refus. Le moment où l’on reconnaît l’être d’un être s’appelle épiphanie. Les épiphanies nous provoquent. On peut tenter de les susciter ou d’en rendre compte, c’est le fait de l’art. L’art trouve ses moyens dans un langage, même si ce celui-ci est muet, tandis que l’épiphanie n’est pas de l’ordre du langage.

La compassion s’adresse à un être vivant, quelquefois aussi à un paysage, quand la cloche tinte sous le toit de métal d’un clocher, dans la montagne où glissent les ombres du soir. La souffrance et la mort font des êtres vivants des objets de compassion, en quoi ils ouvrent accès à l’être. Nous n’avons pas d’autre accès à l’être des êtres que par la compassion qu’ils suscitent en nous, en tant qu’ils sont marqués par le signe de la souffrance et de la mort.

On songe à l’eau de la fontaine qui s’écoule derrière le mur de la ferme, dans une vasque de pierre, puis qui ruisselle dans l’herbe bleue. Est-il possible, la nuit, qu’aucun regard ne la voie ?

C’est la perspective de la souffrance et de la mort qui rend si belles les jeunes femmes auxquelles Ronsard dédie ses sonnets. La science ni la médecine ne peuvent rien contre cela. Elles ne peuvent pas nous éviter la souffrance et la mort, quoi qu’elles fassent. Elles ne peuvent pas nous dispenser d’être des objets de compassion, et en cela d’ouvrir à l’être.

Je ne me perçois pas moi-même comme un objet de compassion, tout juste de pitié, du moins pas de manière immédiate. La pitié n’engage pas celui qui l’éprouve comme fait la compassion. Elle tient à distance. Elle creuse l’écart.

Je n’ai pas accès à l’être de ce que je suis. Il me faut l’autre. Il faut que je voie un cheval violemment battu par un cocher dans une rue de Turin. Ou le toit de métal d’un clocher que le soleil colore sous le bleu adorable du ciel, un matin de dimanche où l’air a le goût du silex et du vin.

L’impermanence marque un jour de noce, dans un village de montagne où tout le monde se connaît depuis l’enfance et où, pour danser, on a fait venir un orchestre. Quand le soleil se cache, il fait soudain plus froid et certains sont malades d’avoir trop bu. Ils s’éloignent dans le pré en pente qui descend jusqu’à la rivière. Ils s’égarent (on les perd de vue) entre les arbres où la nuit s'immisce.

Le plus souvent, on recouvre cela, on l’offusque. On ne veut rien en savoir. On dit qu’il faut avancer. D’autres fois, on entre dans une église et on décide de changer l’eau des fleurs fanées.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres. 



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