Quelque chose au violon

Quand j’ai marché sur le boulevard Gorbella, au milieu de l’après-midi, je sortais de la lecture des dernières pages du Jan Karski de Yannick Haenel, et le ciel était couvert, il faisait froid, je n’étais pas d’excellente humeur, je voulais faire quelques achats alimentaires pour mon amie Ariane et pour moi et, en même temps, en plus du masque chirurgical, je portais mes écouteurs. J’écoutais France-Musique. 

Je me suis arrêté derrière les grilles du tennis à regarder de jeunes garçons qui jouaient, puis très vite je me suis éloigné dans des rues adjacentes pour mieux écouter la musique, et là, tout de suite, j’ai entendu quelque chose au violon.

Quand j’écoute de la musique sur France-Musique, je me demande toujours qui est le compositeur, je prétends le deviner, je réussis le plus souvent, et ensuite, quand le morceau s’achève, le nom du compositeur est rappelé, si bien de que je sais si j’ai gagné ou perdu. Et là, certaines vieilles maisons étaient étranges, comme sorties d’un roman de Lovecraft ou de Stephen King, mais je n’arrivais pas à mettre le nom d’un compositeur sur ce que j’entendais.

Le violon sonnait magnifiquement et je songeais à cette parole que j’ai lue je ne sais plus où qui dit que, dans les années 30 et 40, dans le plus humble village d’Europe centrale, il y avait un petit garçon juif qui jouait du violon comme il n’est pas permis, un ange de Marc Chagall, et que sa famille et ses voisins imaginaient que, dans la misère où ils se trouvaient, jouant ainsi, il sauverait le monde. 

Imaginaient qu’il eût été le Christ caché mais enfin revenu, capable de sauver le monde de la misère, de l’holocauste qui s'annonce. Juste grâce au don qu’il avait reçu de tenir un archet et de poser ses doigts sur les quatre cordes d’un violon, il aurait été invité à se produire à New York. 

Il aurait fait le voyage à bord d’un paquebot et serait arrivé dans le port, debout sur le pont, comme un marin habile, comme un pêcheur de coraux. Passant enfin devant la statue de la Liberté, il l’aurait saluée, doutant si elle tenait à la main un flambeau ou une épée. Vous comprenez la suite. Nul doute qu'au Metropolitan Opera, il aurait obtenu un succès triomphal, à la suite de quoi, en se montrant habile, il aurait trouvé moyen de rencontrer quelques hauts responsables politiques qu'enfin il aurait convaincus de ce qu'il savait, de ce qu'il avait vu. Et rien, alors, n'aurait été pareil.

Je songeais que cette œuvre pouvait être celle d’un "petit maitre" juif des années 20 ou 30 qu’aurait ressuscité Yehudi Menuhin, cela était si beau, dans un style nostalgique presque aussi équilibré et mesuré que du J.-S. Bach, lequel pourtant ne l’est jamais du tout (nostalgique), ou pourquoi pas du Philip Glass.

Mais, Seigneur, d’où pouvait sortir une si émouvante musique? Puis, arrivant devant le supermarché, j’ai vu une affichette, épinglée sur un arbre, qui indiquait qu’un sans-abri habitué de l’endroit (il s’appelait Franco) y était mort de froid, quelques jours plus tôt. Du coup, j’ai éludé mes courses, et je suis rentré chez moi, où j’ai fini par découvrir, sur mon ordinateur, que cette musique était celle de la Sérénade Mélancolique, op. 26, de Tchaikovsky. Comment avais-je pu l’ignorer jusque là ?

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres.

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