Sur l'autre versant

Il m’arrive de marcher jusqu’à la montagne. Curieusement je n’ai pas besoin de grimper beaucoup pour me découvrir dans la montagne. Il suffit que je marche, le dos courbé, dans la demi-obscurité de la forêt, là où les arbres sont les plus hauts. Et, soudain, au bout du compte, un vide immense s’ouvre à mes yeux. 

Vous avez cheminé longtemps dans la forêt où le soleil a du mal à percer, et soudain c’est l’immensité du vide et l’éclat de la lumière. Un ciel immense vous envahit la tête, dans lequel vous avez peur chavirer, ou de vous envoler. Il vous pousserait des ailes et soudain vous pourriez vous ébattre dans l’air limpide et vous élever jusqu’au soleil. On dit que d’autres l’ont fait, père et fils, puis que d’avoir volé trop haut, le fils a chuté dans la mer. Du haut de la barre rocheuse sur laquelle je me hisse, on ne voit pas la mer, ou seulement un éclat de bleu, comme un carreau de faïence qui luit à l’horizon.

Plusieurs fois j’ai marché jusqu’à la barre rocheuse, j’ai contemplé le paysage immense, je m’en suis rempli les yeux, puis je suis revenu sans demander mon reste. Vous connaissez ma prudence, ma discrétion. Mais avec le temps j’ai pu surmonter mon vertige, et un jour, de là-haut, j’ai aperçu un chemin étroit, pierreux, qui serpentait dans la paroi. Et je m’y suis risqué.

Ô vous imaginez bien que les premières fois je n’allais pas très loin. Je calculais mon temps. Il fallait que je sois remonté sur la barre rocheuse avant la nuit pour redescendre ensuite chez moi, sur l’autre versant, ce que je savais faire presque en dormant. Mais une fois après l’autre, j’ai fini par me rendre à l’évidence de ce que j’apercevais en contrebas. Le vert de grands arbres et de prés où paissaient des animaux. Celui de jardins où croissaient toutes sortes de légumes et où voletaient à l’envi abeilles et oiseaux. Et je distinguais même les toits de hameaux serrés sur les bords de torrents qui roulaient en cascades et dont je percevais le bruit.

Mon ami Roland m’avait parlé des joies que procurent les voyages, lui-même avait voyagé à l’autre bout de la terre, et il m’avait raconté les merveilles qu’il y avait vues. Des éléphants, des pirogues, des filets de pêcheurs, des petits singes bavards, des temples. Mais j’avais toujours répondu que ce n’était pas pour moi. Jusqu’au jour où, du haut de ce sentier qui serpentait sur la paroi abrupte, j’ai découvert les hameaux aux toits de métal gris, dressés comme des chapeaux de brigands parmi les arbres verts.

Je me suis assis sur la pierre, et j’ai songé à celle qui avait été mon double, telle que je l’avais laissée dans une chambre d’hôpital. Je l’ai appelée, j’ai attendu de sentir sa présence près de mon oreille, et je lui ai assuré que nous irions découvrir ces hameaux et ceux qui les habitent, que je la cacherais dans mon sac à dos ou sous mon bonnet, et que la nuit venue je la sortirais de sa cachette. Ainsi nous dormirions ensemble. Nous aurions chaque nuit toute une nuit pour nous, passée dans une grange. À ces mots, elle a applaudi, comme elle savait faire, avec énergie. Alors je me suis levé, j’ai plié mon couteau et aussitôt nous nous sommes mis en chemin.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres. 

 

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