Le libraire et l'étudiante 1 | Double vie

J’ai quitté la fac pour devenir bouquiniste. André, avant moi, avait sauté le pas. Il avait ouvert une librairie dans un local biscornu de la rue d’Alger. Je lui faisais une visite presque chaque soir, après les cours. Ensemble, nous déplacions des livres, nous ménagions des passages sinueux entre des piles croulantes qui restaient à trier, nous décidions de rédiger des fiches pour les ouvrages les plus rares, mais notre technique de catalogage restait incertaine, si bien que ce travail n’avançait pas. Surtout nous parlions en fumant des Gauloises sans filtre dont la fumée empuantissait l’atmosphère du magasin ainsi que nos poumons.

Nos échanges habituels portaient sur les littératures marginales, la philosophie et la politique. Entre Kafka, Lovecraft et Gilles Deleuze, nous ne faisions pas bien la différence. Des camarades venaient nous retrouver. Certains soirs, ils apportaient un saucisson et une bouteille de vin rouge. Pour eux, nous achetions aussi des bandes dessinées. Je revois celles de Guido Crepax. Qui se souvient de la série des Valentina? Valentina con gli stivali, date de 1970.

Depuis l’adolescence, je nourrissais une passion pour les livres d’occasion. N’allez pas imaginer que j’en lisais beaucoup. J’ai toujours été un lecteur moyen, voire médiocre. J’en prélevais dix pages, ici ou là, qui suffisaient à nourrir mon imagination et me donner un vernis de culture. Les cours de philosophie ne parvenaient pas à secouer ma nonchalance (quelle autre attitude adopter après 68?). J’avais tendance à ne pas croire ce que disaient nos professeurs. Benny Lévy avait dissout la Gauche Prolétarienne. Les trotskystes restaient divisés en différentes factions. L’idée de révolution avait pris un coup dans l’aile. André avait besoin de quelqu’un. Je suis devenu son associé. Mais trois ans plus tard, André est mort.

Il s’était rendu à Épinal avec notre camionnette pour participer à une foire dédiée à la science-fiction. Les premières éditions de Philip K. Dick atteignaient des prix inattendus. André était fanatique de Philip K. Dick. Un matin, on a repêché son corps dans la Moselle. C’était en novembre. Il faisait froid. On n’a jamais pu établir avec certitude s’il s’agissait d’un suicide ou d’un accident. Avait-il trop bu ou trop fumé et, en passant tardivement sur les quais, l’idée lui était-elle venue de se jeter à l’eau? Ou peut-être un amateur avait-il voulu s’emparer de The Cosmic Puppets dont André transportait dans sa besace (j’ai pu en témoigner) un exemplaire de l’édition de 1956, signé de la main de l’auteur, qu’on n’a pas retrouvé. Mais cette dédicace était-elle authentique? Elle pouvait être de la main de n’importe qui d’autre que l’auteur, pourvu que ce n’importe qui connaisse sa signature, et pourquoi pas de la main d’André lui-même qui, quelquefois, se prenait pour Philip K. Dick, ou pour une sorte de double obscur de Philip K. Dick? Je n’exclus pas cette hypothèse.

J’ai essayé de poursuivre en solitaire l’aventure de la rue d’Alger, mais j’étais un peu secoué par cette disparition. Et, d’autre part, il fallait que j’arrache la jeune fille que j’aimais à sa famille, et pour cela il paraissait indispensable que j’aie un vrai métier, qualificatif que ne méritait visiblement pas celui de bouquiniste. Et, en effet, je ne gagnais pas grand chose. Les amis qui venaient à la boutique parcouraient Valentina con gli stivali avec délectation, debout entre les rayonnages, en s’attardant sur certaines planches qui les faisaient glousser, puis ils remettaient l’album dans son casier, relevaient le col de leur veste et s’en retournaient chez leurs parents.

Ainsi le même album, acheté à bas prix, pourvu qu’il soit bien choisi (et Crepax, quel bonheur) pouvait satisfaire la curiosité de plusieurs. Au fond, notre prétendue librairie n’était-elle pas plutôt un cabinet de lecture, pour lequel l’abonnement aurait été gratuit?

Le père de Marguerite était l’un des responsables syndicaux de la compagnie des transports urbains. Il a fait en sorte que j’y sois employé au titre de conducteur d’autobus (après, bien sûr, une formation). Puis nous nous sommes mariés. J’ai vendu pour pas cher le bail de la boutique et j’ai voulu en disperser le stock constitué pour l’essentiel d’ouvrages en format de poche. Mais, au dernier moment, je n’ai pas pu le faire. Je me suis ravisé. Il y avait trop de merveilles enfouies dans ces caisses. J’ai décidé de conserver les livres qui méritaient de l’être, et comme il ne pouvait pas être question de faire aux deux-mille rescapés la place nécessaire dans le petit deux-pièces où nous nous installions, Marguerite et moi, rue Reine-Jeanne, derrière le faisceau de triage de la gare Thiers, j’ai loué un garde-meubles dans un hangar situé sur la plaine du Var, où je les ai transportés.

Ce garde-meubles a joué un rôle important dans ma vie. Marguerite était employée dans une mutuelle ouvrière, dans l’organisation de laquelle elle n’a pas tardé à occuper un poste de cadre, et elle a élevé nos deux enfants. C’est elle qui a fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. De mon côté je conduisais des autobus et, au moins une fois par semaine, quand je n’étais pas de service, et parfois assez tard dans la soirée, quand tout le monde était couché à la maison, je prenais ma voiture et je me rendais au garde-meubles, d’où je retirais certains livres qui intéressaient des collectionneurs, chez qui je les envoyais par la poste, tandis que j’en ajoutais d’autres que je venais d’acquérir.

Les histoires extravagantes que contenaient les livres que je stockais là, rangés avec soin sur des étagères métalliques, dans une atmosphère dont je mesurais le taux d'hygrométrie, constituaient l’arrière-fond de ma mémoire. Même quand je ne les avais pas lus. Certains achètent des bouteilles de vin qu’ils font vieillir dans leur cave, où ils descendent parfois, seuls ou avec des amis, pour sacrifier au rituel compliqué de la dégustation. Pour moi, le moindre vin de pays fait l’affaire, pourvu qu’il soit rouge, du sud et riche en tanin, mais j’avais besoin de savoir que mes Jean Ray, imprimés sur du mauvais papier, spécialement ceux aux couvertures sombres des éditions Marabout, continuaient de vieillir dans une obscurité que j’allais percer quelquefois, quand l’envie m’en prenait, avec une lampe baladeuse que je suspendais n’importe où au-dessus de ma tête, pour en prélever, ici ou là, un chapitre, voire un seul paragraphe. Celui-ci, bien sûr, n’avait pas été écrit par moi, mais il ne m’en apparaissait pas moins comme la lettre de mon inconscient.

Si notre inconscient est un texte, se pourrait-il que celui-ci soit écrit par un autre que nous, ou par plusieurs? C’est la question, au fond, que se sont toujours posée les lecteurs de romans d’aventures.

Commentaires

sandrine a dit…
Bonjour,
J'ai imaginé la boutique comme un coffre aux trésors gigantesque. Un lieu où les piles de livres s'accumulent, des piles que l'on n'ose pas frôler de peur qu'elles s'écroulent. On peut s'asseoir entre deux piles pour y feuilleter un livre puis un autre, le temps n'a plus son existence.

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