Le libraire et l'étudiante 10 | Une journée de printemps

Anne, ma fille, est docteur en biologie marine, elle habite à Villefranche-sur-Mer, où se trouve le centre de recherche du CNRS qui l’a engagée dès la fin de ses études et qu’elle n’a plus quitté. Christophe, son jeune frère, est pâtissier à Clermont-Ferrand. Anne est mariée à un charpentier de marine qu’elle a rencontré sur le chantier naval voisin de son laboratoire, sur le port de la Darse. Ils se sont promenés en sandales, ils ont bu des bières à La Trinquette et à la Baleine Joyeuse, ils ont déjeuné de salades, ils se sont retrouvés le soir, sous les platanes, quand la nuit n’en finit pas de tomber, que voulez-vous qu’elle aille chercher ailleurs? Bien sûr, ils ont fait ensemble des voyages lointains, ils ont marché sur le sentier des Appalaches écrasé de soleil, mais surtout ils se sont attachés à ce lieu où maintenant ils sont propriétaires d’un appartement lumineux, avec une terrasse sur la mer, et ils m’ont donné un petit-fils. Eliot, le mari d’Anne, est propriétaire d’une barque amarrée sur le quai, à bord de laquelle il m’invite à voguer dans la rade aussi souvent que je veux, mais je ne veux pas souvent. C’est leur affaire. Je suis tellement heureux de pouvoir me rendre là-bas, de loin en loin, pour passer une soirée avec eux. Dîner sur leur terrasse. Parfois je bois trop, alors ils me gardent à dormir et je rentre le lendemain matin. Christophe est plus lointain et tellement proche aussi. Je le vois peu souvent. Je vois peu souvent sa compagne et leur fille. Mais je les aime de tout mon cœur. Quel privilège de pouvoir vivre. Christophe est le champion du monde des éclairs au café, des tartes au citron et des millefeuilles. Il pourrait travailler à Paris, dans les meilleures maisons, mais il préfère le fin fond de cette province. Il aime aussi les cerfs-volants. Il répète à sa sœur qu’il fera découvrir les cerfs-volants à son neveu, qu’il est dans l’impatience de cette transmission. Il se lève dans la nuit encore pour confectionner ses gâteaux. Clermont-Ferrand fut la ville de Blaise Pascal. Je sais que Christophe le lit. Il en parle peu mais je sais qu’il est un lecteur assidu des Pensées. Son côté janséniste. C’est lui qui m’a fait découvrir Dieu ne nous doit rien de Leszek Kolakowski. Quand il prenait le train ou l’avion pour venir voir sa mère, il repartait brisé. La dernière fois que nous nous sommes parlé au téléphone, il m’a recommandé Les Délices de Tokyo, de Naomi Kawase, qui était disponible sur Arte TV. Il m’a dit, Si tu te réveilles au milieu de la nuit, tu peux regarder cela sur ta tablette, c’est très bien, et je l’ai fait la nuit dernière. Puis, au matin, en me réveillant, j’ai su qu’il fallait que j’aille au cimetière. L’idée était de prendre mon sac à dos, d’acheter un pan bagnat chez Tintin, sur la place du Général de Gaulle, puis d’aller jusqu’à Caucade à pied, en passant par la Promenade des Anglais. J’ai pris des photos pour marquer mon parcours, en me disant que j’en ferais un album. Le soleil était éclatant. À cause du film de Naomi Kawase, je songeais à de grands cerisiers en fleur qui auraient tremblé et perdu leurs pétales dans le vent et le soleil, mais je n’en ai pas rencontré sur mon chemin. En revanche, les cyprès du cimetière étaient plus beaux que jamais, gonflés de lumière. J’ai mangé mon pan bagnat près de sa tombe. Je faisais les cent pas, je lui parlais en mangeant et en évitant, tant que possible, que de l’huile d'olive ne tombe sur mes vêtements comme sont tombées des larmes. Nous n’étions pas dix personnes dans l’immensité du lieu. Puis, au retour, le ciel s’est couvert, il faisait presque froid, j’ai dû remettre mon K-Way.










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