Le libraire et l'étudiante 11 | Le peintre et la couturière

Il manque une clochette à ma porte pour accueillir les clients. Bientôt j’en ferai installer une. Son petit tintement métallique signifiera ma satisfaction de recevoir leurs visites. J’aime quand quelqu’un entre et va fouiller dans les caisses où je range les livres les moins coûteux, ceux en formats de poche. Ce monsieur le faisait de manière nonchalante. Debout, il n’y mettait qu’une main, l’autre enfouie dans la poche de son manteau qui restait ouvert. Parfois il consultait les quatrièmes de couverture. C’était un début d’après-midi. Dehors, le ciel semblait lavé à grande eau. À un moment, sans même se retourner vers moi, il a lancé: 
-- C’est deux dollars, vos poche
-- Deux euros, oui, monsieur. 
Il a hoché la tête et poursuivi sa recherche. J’observais son dos un peu voûté, sa silhouette haute et élégante. Quant à moi, je restais assis à ma table, devant mon ordinateur. L’écran de mon ordinateur est comme un hublot à travers lequel je scrute le fond des océans, et ma boutique comme le Nautilus du capitaine Nemo. Reste à savoir quand apparaîtra la pieuvre géante. Puis, le monsieur m’a rejoint, il a posé sur la table un exemplaire du Bartleby, d’Herman Melville et une pièce de deux euros. J’ai dit: 
-- Vous êtes américain? 
-- Américain, pourquoi?
-- Parce que vous avez parlé de dollars.
-- Ah oui, c’est vrai, mais non. J’ai longtemps habité à New York. Maintenant je ne peux plus y retourner, à cause de la situation sanitaire.
-- Vous êtes nouveau à Nice?
-- Pas du tout. J’y ai passé la plus grande partie de ma vie. J’habite avec ma femme un grand appartement hérité de mes parents. Mais, depuis quinze ans, je résidais la moitié de l’année à New York où j’avais un atelier.
-- Vous peignez?
-- Oui, je suis peintre, et pendant toutes ces années, j’ai été heureux de pouvoir peindre à New York. Cette ville me manque.
-- Et ici, vous peignez encore?
-- J’ai un atelier au bout de la ligne de tram, encore plus loin, et je m’y rends chaque jour. D’habitude, je monte à mon atelier dès le matin et je n’en redescends que le soir. Je fais cela tous les jours, même le samedi, même le dimanche. Mais travailler consiste aussi à rester longtemps assis devant de grands tableaux inachevés. Qui sont en train de s’organiser tout seuls, pourvu que vous leur en laissiez le temps, et qui à un moment auront besoin de vous. C’est la raison pour laquelle j’ai besoin de livres et de musique. Pour patienter, pour attendre, en veillant sur eux.
-- Je vois. Vous lisez un peu, quelques pages, puis vous reposez le livre. J’imagine que vous prenez vos repas de midi devant vos œuvres.
-- Des boîtes de sardines, des salades de pois chiches. Quelquefois, je me fais cuire des pâtes.
-- Je fais un peu comme vous dans mon arrière-boutique. Et se pourrait-il que vous m’invitiez, un jour, à vous accompagner là-bas?
-- Mais oui, bien sûr. Pas aujourd’hui, parce que je suis en retard et que j’ai un travail ennuyeux à terminer. Tendre des toiles. Préparer des envois. Mais n’importe quel jour de la semaine prochaine.
-- J’en serais très heureux.
Je m’étais levé et, penché sur la table, je notai mon nom et mon numéro de téléphone sur un carré de papier jaune que je détachai ensuite de son bloc pour le donner à mon visiteur. Il a tendu la main. Puis, ce fut son tour. Il s’appelle Victor Robert. Nous sommes convenus qu’il m’appellerait, et que nous ferions la dernière partie du chemin ensemble. Parce qu’il était difficile d’expliquer, au juste, où se trouvait l'endroit. 
Le lendemain, sur mon téléphone, j’ai reçu deux photos qui n’étaient accompagnées d’aucun commentaire, mais dont il était facile de comprendre que Victor Robert les avait prises à New York. 
-- Bon, je me suis dit, comme Sigmund Freud quand il recevait un nouveau patient, les affaires reprennent. 



Marguerite travaillait beaucoup. Les samedis et dimanches, elle était heureuse de rester à la maison, et de sentir autour d’elle la présence de ses enfants. Elle parlait avec eux. Ensemble, ils ouvraient les cahiers et les livres de classe, ils faisaient la cuisine, ils préparaient des tourtes de blettes, des pâtisseries, ils repeignaient une table, ils collaient un nouveau papier aux murs d’une chambre, Christophe dessinait, ils regardaient des films. Et, pour une raison que je n’ai jamais bien comprise, je n’étais pas certain d’appartenir à leur équipe. Ou plutôt, il me semblait que j’y occupais une place marginale, qui ne supposait pas que je fusse toujours présent avec eux. Qu’il était même préférable que je m’absente. Aussi, je m’en allais marcher, comme je fais aujourd’hui. Mais c’était alors très différent. Je pouvais aller très loin, je savais que les miens attendaient mon retour. Et même quand nos enfants sont partis, je savais que Marguerite attendait mon retour. C’était comme un filin qui me rattachait au port. Je pouvais le tendre, forcer dessus, il existait toujours. Aujourd’hui ce câble a été rompu. Plus rien ne me retient. Il me semble que je pourrais marcher indéfiniment. Traverser les quartiers, dépasser les limites de la ville, poursuivre le long des routes, toujours tout droit, dormir la nuit sur un banc et repartir le lendemain, sans un regard en arrière. Si Marguerite est encore à m’attendre, et je ne doute pas que ce soit le cas, ce n’est plus derrière moi qu’elle se trouve, mais devant. Avant sa mort, elle se tenait dans la maison où, à la nuit tombée, je finissais toujours par revenir. Depuis sa mort, elle demeure dans la tombe vers laquelle je me dirige.

J’ai pris la voiture et Louise m’a indiqué le chemin de la maison d’Yvonne, qui se trouve au fin fond du vallon obscur de La Madeleine. Une grande maison, aux murs ocres, sans balcons, entourée d’un jardin qui suffirait à nourrir une famille, et elle y vit seule depuis la mort de son père dont elle était venue s’occuper, il y a un peu plus de trois ans. Victor Robert m’avait dit son regret de New York, Yvonne a le regret de Bologne, en Italie, où elle a passé la plus grande partie de sa vie d’adulte et où elle exerçait la profession de costumière d’opéra. Dans l’existence qu’elle évoque, pas question de mari, pas question d’enfant, mais beaucoup de camarades, de travail, de spectacles et de fêtes. On écartait les mannequins de bois en les prenant par la taille, sur la table de l’atelier on poussait les rouleaux d’étoffes, les patrons de papier et, en faisant attention de ne rien tacher, on posait la grande assiette de mortadelle à la pistache, le pain que les garçons devaient trancher avec leurs couteaux de poche, les verres et les bouteilles de vin. 
-- Ainsi, ils pouvaient travailler leurs rôles jusqu’à plus d’heure, ou confectionner certains accessoires, tandis que je refaisais les ourlets, cousais les passementeries, ajustais les épingles, vérifiais les agrafes. Ils prétendaient que mon atelier était l’endroit le plus chaleureux et le plus sympathique de tout le Teatro Comunale, tu imagines. 
Ah, avec quelle force et quel plaisir Yvonne roulait le r et marquait les deux accents toniques sur ces deux mots. L’italien lui remplissait la bouche. Il était pour elle une nourriture délectable qu’elle ne mâchait pas sans que les larmes lui montent aux yeux. J’ai dit:
-- Mais, Yvonne, aviez-vous des liens de famille avec l’Italie?
-- Jamais de la vie, aucun. J’ai grandi ici à Nice. Avec mes parents, nous n’allions jamais en Italie que jusqu’à Vintimille, pour y faire le marché, comme tous les niçois. Devenue grande, j’ai travaillé comme couturière à l’opéra de Nice, puis à celui de Bordeaux. Et ce n’est qu’à trente ans bien sonnés que j’ai été engagée à Bologne. Je ne savais pas alors un seul mot d’italien. Mais j’ai appris très vite et, très vite, j’ai été tellement heureuse là-bas.
-- Et maintenant, tu vas y retourner, déclarait Louise.
-- Bien sûr que je voudrais y retourner, si tu savais, mes camarades m’appellent tous les soirs. Ils me disent qu’ils m’attendent. Mais je ne retrouverais pas ma place de couturière, parce que j’ai dû démissionner pour venir ici, pour m’occuper de mon père, et que maintenant je suis trop vieille. Et, dans l’intervalle, j’ai entrepris des soins. On doit m’opérer des yeux, on doit m’opérer des hanches. Bientôt je ne pourrai plus marcher.
-- Pourtant tu fais, dans ce jardin, le travail de deux hommes. Ou le travail d’une fée.
-- Il faut bien que j’arrose, que je plante. Tu ne veux tout de même pas que je laisse tout cela mourir. Se dessécher. Mais combien de temps je vais encore pouvoir le faire? Je dormais dans un cagibis, à la porte de la chambre de mon père, pour ne pas qu’il s’échappe pendant la nuit. Au moindre bruit, je me réveillais. Je le conduisais aux toilettes, puis je le raccompagnais à son lit. Je le bordais. Il croyait que c’était ma mère qui lui parlait. Il lui répondait, sans me voir. Mais parfois je ne me réveillais pas à temps. Je me souviens d’une nuit d’orage où je l’ai entendu crier, mais il criait, je l’entends encore. Je me lève, je vais dans sa chambre, je ne le trouve pas dans son lit. Je cours, je descends à la cuisine, je pousse la porte des cabinets. Personne. Alors, je comprends qu’il est dans le jardin. Par la fenêtre, je l’aperçois en pyjama, debout sous la pluie, trempé comme une soupe, les pieds nus dans la terre. On aurait cru un épouvantail. Il tremblait de peur et de froid. J’ai dû le laver, le sécher, le bercer comme un enfant. Mais qu’avons-nous fait au bon dieu, qu’est-ce que nous veut le ciel, vous voulez me le dire? Je n’ai pas de gentil mari, je n’ai pas de copine, je n’ai pas d’enfant, j’avais un chat, j’ai dû le faire piquer, mais je m’étais fait une place parmi toute cette équipe de galopins. Les filles m’adoraient, elles m'achetaient des cigarettes, les garçons m’appelaient leur tante. Et voilà qu’il faut que j’attende les dates de deux opérations qui ne viennent pas parce que les hôpitaux sont surchargés. Et voilà, je crois, que je ne retournerai jamais à Bologne. Qu’irais-je y faire? Ce serait trop triste. Et vous, qu’avez-vous à me faire parler ainsi? Vous n’avez même pas fini votre tiramisu. Dites-moi qu’il n’est pas bon mon tiramisu. Servez-moi de nouveau un peu de prosecco, monsieur Paul, que je me saoule. Allons, il faut essayer de rire. C’est bientôt le couvre-feu. Déguerpissez d’ici. Je ne veux plus vous voir.






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