Le libraire et l'étudiante 12 | Un hasard objectif

C’était en fin d’après-midi, je suis ressorti pour acheter de quoi composer mon repas du soir. Le ciel était gris et j’ai marché, par l’avenue Bellevue, jusqu’au boulevard Gambetta. Mon traiteur favori est à l’enseigne du Mékong et se trouve en face de la rue Vernier. C’est une promenade agréable. La circulation automobile est rare, on peut s’attarder à regarder les façades des immeubles bourgeois construits à une époque où la ville finissait là, laissant la place à des fermes, des champs d’œillets et des cressonnières.
Conformément aux règles sanitaires, la boutique du Mékong n’accueille jamais plus de deux ou trois personnes à la fois. Souvent, il faut attendre à la porte et, parmi les clients, on voit beaucoup de livreurs qui sont venus à vélo. Ils portent sur le dos d’étranges caissons isothermes, qui font d’eux des insectes géants. Du coup, on leur laisse le passage.
La boutique est peinte en blanc, d’une propreté impeccable. La cuisine est visible derrière une vitre qui la sépare de la partie ouverte au public. Les employés travaillent vite, sans beaucoup se parler. Ils sont jeunes. On croirait des frères ou des cousins. L’impression qu’ils forment une famille est renforcée par la présence, les soirs comme celui-ci, de quatre ou cinq enfants réunis autour d’une table, dans un coin reculé de la boutique, sous une lampe à abat-jour qui descend très bas au-dessus de leurs têtes.
Ils font leurs devoirs d’école. Parfois un adulte en tablier blanc s’arrête pour jeter un coup d’œil aux cahiers, prodiguer un conseil dans la langue de leur pays. Du côté des enfants, pas une protestation, pas une plainte, juste un petit rire à l’occasion, vite retenu. Enfin, le moment arrive où on les voit fermer leurs trousses, ranger leurs livres et leurs cahiers dans leurs cartables qui disparaissent sous la table. Les mêmes adultes, toujours aussi pressés, et dont on ne sait pas lequel d’entre eux commande aux autres, ni à quel moment l’ordre en a été donné, leur servent alors à dîner comme ils serviraient de vrais clients.
Quand l’air de la nuit est parfumé par les premières fleurs écloses sur les arbres, quand c’est pour dîner seul à une petite table où, en même temps, vous écouterez du jazz à la radio, je ne connais rien de mieux que deux rouleaux de printemps et un bol de riz. C’est ce que j’ai commandé ce soir-là. La jeune femme qui me servait était souriante et, comme à mon habitude, je faisais en sorte de ne pas lui adresser de paroles inutiles, pour ne pas la retarder et parce que je ne voulais pas la forcer à me répondre dans une langue que peut-être elle savait mal. Cela jusqu’au moment de payer, où il est arrivé que la fermeture Éclair de ma veste se grippe. J’ai tiré dessus inutilement, et sans doute ai-je fait alors une grimace pitoyable car, derrière son comptoir, la jeune femme s’est mise à rire, une main devant sa bouche. 
-- Pardon, m’a-t-elle dit avec son joli accent, mais ces fermetures Éclair sont terribles
Le mot terrible contenait dans sa bouche beaucoup plus que deux r, et le i qui les suivait était aigu comme une épingle de cravate. J’ai réussi à extirper mon porte-cartes d’une poche intérieure et à régler ma courte addition, mais je n’en étais pas moins piteux, avec ma veste qui baillait sur le ventre. 
-- Il faut absolument que je fasse réparer cela, ai-je dit. Vous ne savez pas, par hasard, à qui je pourrais m’adresser? 
--  Bien sûr, monsieur, il y a une excellente dame, tout près d’ici, qui peut vous faire ce travail. 
Elle a contourné le comptoir, elle m’a accompagné sur le seuil, et elle m’a désigné une mercerie qui se trouvait dans la rue Vernier, à cinquante mètres de nous. 
-- Maintenant elle est fermée. Mais demain, elle sera ouverte. Cette dame est très gentille. Elle fera la réparation.
J’ai remercié et, mon petit sachet à la main, je me suis dépêché de rentrer chez moi. Qu’écouterai-je ce soir? Je marchais sans effort. Je savais qu’il restait des bières dans le bac à légumes de mon frigo. Une jeune femme m’avait souri et s’était montrée courtoise avec moi. Pouvais-je désormais attendre davantage de la vie?

Je suis retourné à la mercerie le lendemain matin. Elle était ouverte. La personne qui m’a accueilli paraissait mon âge. Elle était seule dans la boutique. Je remarquai qu’elle vendait des pelotes de laine, du matériel de tricot et des patrons de couture. J’ai songé à Yvonne, et je me suis dit que certaines personnes devaient ne pas hésiter à traverser la ville pour se fournir chez elle, même si, au bout du compte, cela ne devait pas faire une clientèle bien nombreuse ni bien lucrative. 
Je me souvenais des merceries de mon enfance. Ici, de la même manière, les étagères, les tiroirs, les présentoirs étaient tellement surchargés de fournitures que la mercière s’y trouvait comme engloutie.
Plutôt petite, portant un chignon blanc au sommet de la tête, elle s’y mouvait avec précaution, sans que ses chaussures fassent aucun bruit. On la voyait entourée, en outre, de dessous féminins dont les marques se distinguaient par des affichettes qui montraient des jeunes femmes fort dévêtues, et dont la plupart étaient sans tête. La maîtresse de céans souriait comme si les nuages de laine et de soie parmi lesquels je venais la surprendre étaient ceux du paradis. J'étais bien chez moi, rue des Roses, mais j’y avais élu et aménagé ma boutique depuis quelques semaines seulement, tandis que la mercière paraissait habiter la sienne depuis très longtemps. Elle y était comme une sorcière dans sa grotte, guettant sur la mer le passage d’Ulysse et de ses compagnons.
Il était facile, et presque inévitable, de supposer qu’elle avait été une très jolie femme, et qu’elle avait porté elle-même les dessous chics qu’elle faisait à présent essayer à des créatures si jeunes que leur beauté lui paraissait celle des anges. Et qu’il lui en venait parfois l'envie de les croquer. 
J’ai sorti ma veste du cabas où je l’avais fourrée. Elle l’a prise par le col, comme le Chat botté attrape le lapin que bientôt, avec maintes courbettes, conformément au plan qu'il a élaboré, il ira offrir au Roi. Elle a saisi le petit anneau métallique de la fermeture Éclair qu’elle a tiré avec force, vers le haut et vers le bas, sans qu'il ne se passe rien. 
-- Je vois, je vois, et vous voyez aussi, a-t-elle dit, avec une petite moue qui lui faisait des moustaches. Il faut la changer. Et ce n’est pas une tâche facile, mais ce n’est pas non plus comme si j’étais surchargée de travail. Vous n’êtes pas pressé?
J’ai répondu que non. Et que, d’ailleurs, avec le printemps qui était venu, je la récupèrerais, quand elle voudrait me la rendre, pour la suspendre dans une armoire. 
-- C’est donc entendu, a-t-elle dit. 
Et elle est allé chercher un carnet à souches pour enregistrer la commande. Je m’étonnais du méchant papier vert et du format ridiculement petit de ce calepin, tandis qu’elle y écrivait comme elle pouvait, au stylo bille, dans les cases prévues, mon nom et mon numéro de téléphone. Puis, en détachant le ticket, elle m’a dit: 
-- Vous habitez le quartier? Je ne me souviens pas de vous avoir vu ici.
Je lui ai répondu que c’était une jeune femme du Mékong qui m’avait indiqué sa boutique. 
-- J’habite plus au nord, ai-je précisé, non loin du boulevard Gorbella. Je viens d’y ouvrir une petite bouquinerie. 
-- Dans quelle rue exactement? 
-- Dans la rue des Roses. Vous connaissez? 
-- Ah, c’est donc vous qui succédez à Grégoire Sperius? J’avais entendu parler de votre librairie. J'étais curieuse de la voir. 
-- Vous voulez dire que vous avez connu Grégoire Sperius? 
-- J’ai très bien connu notre joueur de clarinette. 
-- Ah, pardon, mais je vous parle, moi, d’un horloger. 
-- Sans doute, je vous entends bien. Mais vous semblez ignorer que notre bel horloger a été aussi, pendant une période de sa vie, quand il était jeune encore, joueur de clarinette. 
-- Et vous l’avez connu alors? 
-- Bien sûr, nous étions très amis. Nous faisions partie de la même petite bande, et nous faisions la fête. 
Ce hasard objectif me semblait tellement extraordinaire que déjà j’accablais la dame de questions. C’était en quelle année? À quoi ressemblait-il? Savez-vous s’il vit encore? Et celle-ci riait de mon enthousiasme, mais elle m’a vite arrêté. 
-- Ne nous emballons pas, monsieur. Votre mine et votre profession parlent pour vous. Mais je suis une honnête commerçante et il n’est pas totalement exclu que deux ou trois clientes se présentent ici avant midi. Nous serions dérangés et l’histoire que j’ai à vous raconter ne mérite pas que nous le soyons. Aussi, je vous invite à prendre le thé chez moi. J’habite au-dessus, deuxième étage, la porte marquée Roselyne Simonet. Est-ce que jeudi vous conviendrait? Le temps que ma femme de ménage rende le lieu présentable. Et vous apporterez les petits-fours.

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