Le libraire et l'étudiante 13 | Le récit de Roselyne

Quand Grégoire est apparu parmi nous, personne ne savait au juste d’où il venait. Il était le nouvel horloger de la rue des Roses, et il n’avait de remarquable que sa beauté. Des yeux très bleus dans un visage mat, la taille haute et souple, un sourire désarmant. Seulement, un soir, l’une de nous l’a reconnu sur l’estrade d’un bal. Il tenait la clarinette. Elle a dit, Mais c’est notre horloger, et les autres avec elle se sont haussées sur la pointe des pieds pour mieux l’apercevoir.
Des bals avaient lieu souvent sur les places des quartiers nord, et nous nous y rendions en bande depuis les avenues résidentielles qui conduisent au parc Chambrun.
J’étais tout particulièrement amie avec une fille que j’appellerai Solange. Son mari et le mien travaillaient ensemble. Serge, le mari de Solange, était promoteur immobilier, et Antoine, le mien, l’accompagnait partout. Nous nous étions connues un soir que Serge avait organisé une réception dans leur villa de l’avenue Chateaubriand. Solange était mère d’une fillette de deux ans, mais elle avait une nurse à demeure pour s’en occuper, et j’ai compris qu’elle s’ennuyait plutôt, à attendre son mari qui n'était jamais là ou à recevoir ses clients et ses collaborateurs.
Pour Antoine, c’était une chance d’avoir rencontré Serge et de travailler avec lui. Serge avait une autorité qui parfois me faisait peur. Il souriait mais d’un sourire sauvage, on aurait dit un loup, et il gagnait beaucoup d’argent. En plus de la villa de l’avenue Chateaubriand, il possédait un chalet à Auron, où il pouvait recevoir vingt-cinq personnes et où il nous est arrivé de passer des réveillons de fêtes. Et nous-mêmes, depuis qu’Antoine travaillait avec lui, nous pouvions habiter un appartement avec portes vitrées, parquets aux sols, moulures aux plafonds, loggias fleuries et baignoire à l’ancienne, dans ce bâtiment de la rue Paul Bounin que vous connaissez sans doute, le Palais du parc fleuri, grand et luxueux comme un paquebot de croisière.
J’ai été ainsi admise dans le petit groupe de femmes dont Solange était le centre.
Celles-ci avaient des habitudes. La première consistait à se baigner à la mer chaque jour de l’année. Du moins, tel était le principe. Nous retrouvions, sur la plage de Roba Capeu, des personnes plus âgées que nous et plus assidues aussi. Des fadas, comme on les appelait ici, depuis la Belle époque, issus de milieux différents. Il y avait des anglaises, principales héritières de la tradition, qui sortaient de leur cours de yoga, rue Saint Joseph, et qui s'arrêtaient ensuite, en remontant chez elles, sur le marché du cours Saleya, pour acheter des tomates et des figues, quand c’était la saison, ou des oranges l’hiver. On y voyait des techniciens de l’opéra, deux ou trois maîtres d’école plus ou moins végétariens, des marchandes de légumes qui laissaient leurs maris une heure sur les stands, et il y avait surtout un vieil ouvrier en vareuse qui venait à bicyclette. Il laissait celle-ci au sommet des escaliers et descendait nous rejoindre. Il disait bonjour à chacun, dévêtait un corps maigre et bronzé, à la peau parcheminée, puis s’en allait jusqu’au rivage, se déplaçant avec peine à cause des galets qui le faisaient souffrir, tanguer sur ses longues jambes tordues, ses pieds fragiles, pour enfin, quand il s’était glissé dans l’eau, nager si loin et si bien qu’on craignait de ne pas le revoir
Aucune d’entre nous ne se baignait tous les jours. Mais la plage de Roba Capeu était notre lieu de ralliement. Nous nous y retrouvions tôt le matin, pendant les mois d’été, et plus tard en hiver. Nous déjeunions d’œufs durs et de cuisses de poulets. Qui avait pensé à apporter une capsule de sel? Et il arrivait que des garçons qui connaissaient nos maris, ou avec qui nous avions dansé au bal, nous y rejoignent.
Solange était petite et ravissante. Elle racontait qu’elle avait été danseuse classique. Que, très jeune, elle avait obtenu un premier prix du conservatoire de Nice, qui lui avait valu d’être engagée pour la saison suivante à l’opéra de Palerme. Qu’elle avait vécu deux années merveilleuses entre Palerme et Naples, auprès d’un amant italien qui faisait partie de la troupe. Celui-ci l’avait présentée à sa famille et à tous ses camarades, jusque dans son village natal. Ensemble, ils avaient pris des autobus pour découvrir la côte amalfitaine. Enfin, ils parlaient de se marier, et cela aurait pu durer toujours, si deux blessures successives à la même cheville ne l’avaient pas contrainte à regagner la France. Dans les mois qui ont suivi, la ballerine avait subi plusieurs opérations et perdu tout espoir de poursuivre une carrière professionnelle.
L’histoire était tellement romantique qu’elle aurait pu servir d’argument à un ballet ou à un film. On y croyait à peine. Pourtant Solange n’en démordait pas. Elle la racontait à chaque personne qu’elle rencontrait, sans que le nom de l’amant — Attlio Cecco —, les lieux, les dates ne varient jamais, mais en y ajoutant chaque fois des détails pleins de musiques et de couleurs. Et chaque fois on lui disait, Mais enfin, tu devrais écrire tout ce que tu nous dis là, le plus simplement du monde, un chapitre après l’autre, pour en faire un livre que tu enverrais à Guy des Cars ou à Françoise Sagan, et Solange acquiesçait en secouant les mèches de cheveux mouillés qui sortaient de son bonnet de bain (vous connaissez les photos de Sarah Moon, son visage avait quelque chose qu’on voit dans ses modèles). Elle disait, Oui, oui, je vous assure, vous avez raison, je vais le faire, mais elle ne le faisait pas. Quant à moi, ce qui m’intriguait surtout, c’était de savoir comment Serge, son mari, prenait la chose. Pouvait-il ignorer qu’elle racontait cette aventure de jeunesse artistique et amoureuse à tout le monde, que le nom d’Attilio Cecco y revenait sans cesse et qu’elle l’évoquait comme celui de l’amant idéal? Car ce dernier devait poursuivre sa carrière dans les mêmes lieux, et si j’avais été Solange, j’aurais craint que Serge ne le fasse abattre par quelque tueur juché à moto, une nuit où, sorti de l’opéra, Attilio se serait trouvé à retourner chez lui, ou peut-être à l’hôtel, au volant de sa Vespa.
Mais non, Solange ne semblait pas craindre Serge. Elle flirtait éhontément avec plusieurs garçons. Ceux-ci nous retrouvaient à la plage le jour, et le soir au bal. La mode était alors aux boîtes de nuit, et Serge ne manquait pas de nous entraîner dans les plus fastueuses, où les lumières tourbillonnaient aux plafonds, où les sols étaient de verre et reflétaient les jambes nues, où le bruit de la musique était assourdissant. Les retours à plusieurs voitures, entre Cannes et Monaco, aux petites heures de l’aube, sentaient l’alcool et le vomis. Ils promettaient la mort. Par quel miracle y avons-nous échappé? Mais surtout les danses qu’on y dansait étaient animales, tandis que Solange préférait s'adonner à celles qui s’apprennent, où l’on compte ses pas, où l’on varie les postures savantes, et qui supposent une vraie complicité entre les partenaires, qui se tiennent à deux mains, qui se regardent dans les yeux, ou qui ne se regardent pas, qui s’invitent, se refusent, s’esquivent, se rattrapent. Et qui, pour finir, se remercient d’un sourire ou d’un mouvement de tête, avant de se séparer dans les directions diamétralement opposées de la piste.
Et puis, il y avait le goût de la musique vivante, dont on voit les artistes en chair et en os jouer de leurs instruments. Plusieurs petits orchestres tournaient dans les villages de l’arrière-pays et se partageaient, à tour de rôle, les estrades de Nice. On connaissait leurs noms et leurs spécialités respectives. Lequel avait le meilleur accordéoniste? Lequel excellait dans le répertoire du tango et du paso doble? Lequel alors se souvenait du twist? Lequel aimait la valse, lequel n’y croyait pas?
Parmi toutes ces formations, composées principalement de musiciens amateurs, celui d’Edmond Lemerle était le plus célèbre, et c’était celui dans lequel Grégoire Sperius avait trouvé sa place dès son arrivée à Nice. Edmond Lemerle perpétuait la tradition d’un jazz de goût français, directement inspiré par le Quintette du Hot Club de France, dans lequel Django Reinhardt et Stéphane Grappelli se donnaient la réplique, et par Sidney Bechet. Et c’était la raison pour laquelle il avait besoin d’un clarinettiste de talent, qui ne ferait pas honte quand il jouerait Petite fleur. Depuis plusieurs années, il courait après cet oiseau rare, et visiblement, avec Grégoire Sperius, il l’avait trouvé.
Si Grégoire Sperius jouait de la clarinette, il pouvait danser aussi. Sans le dire, nous nous sommes mises à guetter les samedis soirs où l’orchestre d’Edmond Lemerle se produisait sur la place de la Libération, sur la place Fontaine du Temple ou celle de Saint-Maurice, et il y avait toujours un moment où Grégoire Sperius descendait de l’estrade pour danser avec Solange. Et, à les voir, il était facile de comprendre qu’ils étaient épris. Dieu les garde !

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