Le libraire et l'étudiante 2 | La décision

Quand j’ai pris ma retraite, ma femme avait cessé son activité depuis un an déjà, mais aussitôt elle avait ressenti les premiers symptômes de la maladie qui devait l’emporter. Les médecins avaient tardé à poser leur diagnostic, et quand enfin ils l’avaient fait, ce n’était pas sans l’assortir du discours selon lequel tout espoir n’était pas perdu, qu’à défaut qu’elle guérisse, il y avait toutes les chances qu’elle puisse profiter d’une agréable rémission.

Le traitement qu’on lui proposait, en effet, était rude, mais nous devions nous persuader que, si les équipes compétentes s’accordaient pour le mettre en œuvre, c'était qu’elles y croyaient. Nous n’imaginions pas le prix exorbitant que celui-ci coûterait à la sécurité sociale. Sans compter que nous étions en période de crise sanitaire, que les hôpitaux étaient saturés, que tout se passerait, hélas, dans un désordre inhabituel, au prix de retards, d’innombrables erreurs imputables aux services concernés. Mais nous devions garder courage. D’ailleurs, avec nos enfants, avec le médecin de ville qui nous suivait depuis toujours et qui restait le coordonnateur général, avec les infirmières libérales que nous avions recrutées pour l’occasion, qui étaient des merveilles de gentillesse et d’exactitude, et avec le concours du pharmacien, Philippe, dont j’attendais de voir, le matin, du haut de ma fenêtre, quand serait ouvert le rideau métallique de son officine et sa vitrine illuminée, signes que je pourrais enfin courir jusqu’à lui avec une ordonnance que le docteur M. m’avait demandé, la veille au soir, de garder en réserve pour le cas où la nuit se passerait mal, et en effet la nuit s’était mal passée (nous avions laissé la télévision allumée au pied notre lit, avec le son réglé au plus bas pour ne pas déranger les voisins, et nous avions compté les heures en essayant de concentrer notre attention sur ce que celle-ci montrait de plus étrange et de plus lointain: des animaux de toutes sortes qui se poursuivaient, qui s’accouplaient, qui se combattaient, qui se déchiraient, qui s’entre-dévoraient dans la forêt, dans la montagne, dans des rivières et dans les airs, afin que Marguerite conserve son mince filet de souffle, contrôle sa respiration, survive), oui, en réponse à tout cela, nous formions une solide équipe, au sein de laquelle je remplissais quotidiennement les rôles de cuisinier, d’aide soignant et de femme de ménage.

Une fois ou deux peut-être, après que le nom de la maladie a été prononcé, il nous est arrivé d’évoquer ensemble, Marguerite et moi, l’idée d’un voyage en Italie, ou d’une simple promenade en voiture jusque dans la montagne de l’arrière-pays où nous avions nos habitude (je savais combien elle aurait voulu revoir la chapelle Saint Barnabé, au bout de son pré en pente, à l’écart de la route du Col des Champs. Souvent elle m’avait dit: “Si un jour je suis malade, tu m’emmènes là-bas”). Mais cela ne s’est pas produit. Nous n’avons pas même eu droit à une dernière tasse de café que nous aurions commandée comme nous aimions le faire avec, en plus du café, le journal et un croissant.

Nous n’avons plus parlé de rien. Le matin, nous nous demandions comment faire pour parvenir jusqu’au soir, tandis que le soir, nous nous demandions par quel miracle, au prix de quelles souffrances, nous tiendrions jusqu’au matin. En toussant, en vomissant, en engloutissant, par poignées entières des produits capables de stopper un cheval en pleine course, alors que la pauvre femme pesait maintenant quarante kilos et que, jusque-là, elle avait toujours rechigné à prendre plus d’un demi-gramme de Doliprane à la fois, craignant que cela ne lui fasse du mal.

Marguerite était devenue une mendiante qui ne pouvait plus mendier, qui n’avait plus l’envie ni la force de le faire. Pendant six mois, mes enfants et moi-même avons mendié pour elle. Et quand Marguerite est morte, j’ai décidé que j’avais fini de solliciter l’aide, l’attention, la simple bienveillance de personne. Que je n’ôterais plus mon bonnet devant qui que ce soit. Que je tutoierais tout le monde, sauf les gens que je n’aime pas. Que je n’accepterais jamais plus aucune leçon de morale, aucune remarque hautaine, aucune critique. Que, pour ce qui me concernait, je ne négocierais rien. Que j’avais passé mon tour. Que je m’effacerais, autant que possible. Que je m’esquiverais. Que j’irais vers la mort sans baisser la tête, sans éprouver nulle crainte ni demander aucun sursis.

Comme dit Philippe Gerbier, alias Lino Ventura, dans L’Armée des ombres: “Ils ne me feront pas courir.”

Nos enfants sont repartis dans leurs foyers. Ils ont repris leur vie. Nous ne nous lâchons pas. Nous continuons de nous parler et de nous voir chaque jour sur nos écrans. Mais, le premier souci de chacun de nous trois est désormais de faire en sorte que les deux autres ne s’inquiètent pas pour lui.

Quant à moi, je me suis dépêché de vendre le bel appartement que nous habitions près de la piscine du Piol, avec cette terrasse si agréable les soirs d’été, où nous dînions en regardant le ciel, jusqu’à ce que l’obscurité efface nos visages et nos mains, que la nuit et ses étoiles s’infiltrent à l’intérieur de nos crânes par les pupilles de nos yeux pour nous inciter au sommeil. J’ai partagé entre nous le prix que j’en ai obtenu, et avec la part qui me restait, j’ai décidé d’ouvrir une petite librairie.

En réalité, il n’aurait pas été du tout indispensable que je le fasse. Depuis plusieurs années déjà j’étais inscrit au registre du commerce, je publiais un catalogue en ligne et je vendais mes livres par correspondance. J’avais des clients réguliers, dont je parlerai plus loin. Cette façon de procéder convenait à mon tempérament discret. Je n’avais pas l’intention de l’abandonner. Mais désormais je vivrais seul, tellement seul qu’il ne serait sans doute pas superflu que je puisse nouer la conversation quelquefois avec des inconnus.

Je me voyais bavarder gentiment avec des visiteurs de passage, eux-mêmes occupés à feuilleter des livres que peut-être ils n’achèteraient pas mais qui, à tout le moins, nous feraient bavarder. Les livres sont d’incroyables déclencheurs de paroles, tout particulièrement ceux en grands formats qu’on peut lire ou feuilleter à deux, et qui sont illustrés. Je prévoyais de leur préparer du café ou du thé que nous boirions ensemble. Peut-être mangerions-nous quelques gâteaux à la crème, de ceux qu’à Nice on appelle des marquis. Peut-être serions-nous quelquefois plus de deux. Peut-être même, si nous arrivions à être cinq ou six (dix, je ne l’imaginais pas, il ne faut pas rêver), oserions-nous inviter de jeunes poètes pour qu’ils nous lisent quelques-unes de leurs œuvres. Et, pourquoi pas, avec cela, un brin de musique?

C’était là une idée plutôt sage en même temps qu’amusante, que je ne renonce pas à réaliser, nous verrons par la suite, mais que j’aurais à coup sûr abandonnée, toujours à cause de ma discrétion naturelle, ou ma pusillanimité, si une autre beaucoup plus curieuse n’était venue s’ajouter à celle-ci, qui voulait que j’habite dans l’arrière-boutique. Que, de cette librairie, je fasse aussi ma maison.


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