Le libraire et l'étudiante 5 | Guitare et poésie

Je n’ai pas toujours été conducteur d’autobus, seulement pendant quinze ans. Ensuite, j’ai été promu au centre directionnel. J’ai trouvé ma place devant des écrans depuis lesquels, avec d’autres, je contrôlais la régularité du trafic. Des petits signaux lumineux indiquaient les lieux où se trouvaient les bus que nos collègues pilotaient avec plus ou moins de compétence et des styles différents.
Nous suivions leurs progressions sur des lignes numérotées qui parcouraient la ville, et nous communiquions par radio avec ceux qui étaient au volant. Des personnes dont la plupart étaient plus jeunes que moi, à présent. Je les surveillais de loin. Nous devions faire en sorte que les distances entre eux restent constantes, comme celles entre les chevaux d’un manège de bois, ce qui n’était pas facile quand des embouteillages se formaient ou qu’un véhicule tombait en panne.

J’appelais chacun par son prénom, je le (ou la) tutoyais aimablement, non sans l’encourager à en faire de même avec moi. Et j’émaillais mes propos de plaisanteries, mon but étant que ces conducteurs gardent patience, qu’ils répondent avec doigté à certains passagers qui se montraient agressifs, que dans aucun cas ils ne répondent aux provocations. Il ne pouvait pas être question d’employer la force pour refouler les individus de tous âges qui montaient sans payer. Ils devaient rester concentrés sur leur conduite quand des vociférations éclataient soudain, derrière leur dos, qui s’adressaient à eux ou aux autres voyageurs. Mais ils ne devaient pas hésiter non plus à arrêter leur véhicule en pleine rue si une altercation survenait à bord, ou si un passager était pris d’un malaise et qu’il fallait de toute urgence lui faire le bouche à bouche en attendant l’arrivée du SAMU, ce pour quoi ils étaient formés.

À remplir ainsi cette fonction de contrôle (je disais, d’aiguilleur du ciel en même temps que de coach, parfois de confident), je me fatiguais moins et je gagnais mieux ma vie. J'aimais ce rôle de berger qu’on m’avait confié. J’aidais mes brebis à se frayer un chemin parmi les dangers de tous ordres, sans pour autant quitter le nuage où j'étais installé et depuis lequel je veillais sur eux. Pourtant j’ai toujours gardé la nostalgie du temps où je conduisais moi-même.

Peut-être parce que mon travail, alors, était plus simple. Plus solitaire et plus varié aussi. Il suffisait que j’arrive au dépôt à l’heure qui m’était indiquée pour prendre en charge mon véhicule, et cette heure était toujours différente, ainsi que le véhicule lui-même, qu’un mécanicien me confiait en s’essuyant les mains, après l’avoir inspecté et non sans m’adresser de multiples recommandations.

J’aimais redécouvrir chaque jour, en différentes saisons, sous différentes lumières, dans différents quartiers, la ville où j’avais grandi et où se déroulerait la totalité de mon existence. Et il y avait les pauses, durant lesquelles il m’était permis de lire quelques pages d’un livre que j’avais emporté dans la poche de mon blouson, et même, dans les premières années au moins, de griffonner quelques mots dans un carnet.

Je me souviens que mon carnet était de petit format (8,5 x 12,0 cm), avec une couverture jaune, et que je pouvais en détacher les pages, une à une, comme d’un éphéméride. Et ainsi, sans trop réfléchir, de la manière la plus simple, je composais ce qui pouvait ressembler à des poèmes, parce que les lignes en étaient de longueurs inégales. Néanmoins, dans ces textes, je bannissais toute forme de lyrisme (une pudeur m’empêchait d'y céder, la crainte sans doute de paraître ridicule), m’en tenant à la notation de faits observés, de paroles entendues autour de moi, attrapées au passage. 
 -- Tu écris comme on met du sel sur la queue d’un oiseau, me disait Marguerite, toute contente, quand je lui rapportais ces petits essaims de paroles capturés tout au long de ma journée de travail.

Nous nous asseyions sur notre canapé. Marguerite avait déjà sa guitare sur les genoux, et elle me demandait de lui faire la lecture. Souvent, je n’avais rapporté qu’un seul feuillet. Il suffisait d’un pour que la journée ne soit pas blanche. Les jours de chance, il pouvait en sortir cinq ou six de mes poches. Je lisais lentement et distinctement. Sur le ton le plus neutre (toujours par pudeur). Après quoi, c’était son tour. Elle me chantait une chanson. Ou plutôt, elle chantait pour elle-même en même temps que pour moi. Ses accords de guitare restaient hésitants. Il fallait souvent qu’elle regarde ses doigts, ce qui lui faisait baisser le front et entraînait la dégringolade de ses cheveux qu’elle avait très noirs et qu’elle tentait de retenir au sommet de sa tête avec une pince en écaille. Mais sa voix était ravissante et son anglais, ou son américain, tout à fait acceptable.

Ces premières années de notre mariage ont été les plus heureuses de ma vie. Marguerite travaillait déjà dans les bureaux de sa mutuelle ouvrière, mais elle n’y attachait pas alors une grande importance. C’était un emploi qu’elle avait obtenu grâce à son père, qui l’avait recommandée auprès de la direction, et qu’elle gardait parce que, celui-ci ou un autre, il fallait qu’elle en ait un. Elle était davantage intéressée par sa guitare. Non pas qu’elle imaginât de devenir une chanteuse professionnelle, mais parce qu’elle ne détestait pas de chanter quelquefois en public. Cela depuis l’enfance. Elle chantait, le public devant elle applaudissait, et elle remerciait de façon charmante.

Les vendredis et samedis soirs, elle m’entraînait dans des clubs où se produisaient des gens dont elle avait fait la connaissance et avec lesquels elle partageait certains goûts musicaux. Bob Dylan et Neil Young étaient leurs références majeures. Joan Baez, Pete Seeger, Johnny Cash. Un rêve d'Amérique. Quelquefois ses amis l’appelaient à monter sur scène avec eux. Je la prenais en photo parmi les autres, et elle en était très fière. Elle parlait de former un groupe qui ne serait composé que de filles. Elle en recherchait le nom, lui assignait un répertoire. Elle avait identifié celle qui tiendrait la batterie, et celle qui jouerait du violon. Mais, en même temps, elle voulait un bébé. J’ai reculé autant que j’ai pu le moment que nous l’ayons. Et aussitôt qu’elle a été enceinte, la guitare a été reléguée au second plan, tandis qu’à l’inverse, elle s’est bien davantage intéressée à son travail. Et, de ce jour, elle ne s’est plus montrée aussi avide d’entendre mes poèmes, si bien que j’ai fini par ne plus en écrire.

Plus de trois décennies ont suivi. Je les ai vu passer comme un battement de cils. Et, pour ce qui est de notre vie commune, elles ont été toutes occupées par nos enfants. Non seulement Marguerite n’a plus été la même, mais elle se montrait réticente chaque fois que quelqu’un évoquait la fille insouciante et libre qu’elle avait été dans sa jeunesse. Et Dieu sait que j’ai aimé moi aussi nos enfants, mais je n’en gardais pas moins le regret de l’amoureuse que j’avais perdue. 

J’avais connu une nymphe, je l’avais surprise à la fontaine où l’aspergeaient la lumière du soleil en même temps que l’eau. Et voilà que la Marguerite qu’elle était devenue semblait ne pas se souvenir de nos anciennes escapades. Celle-ci avait un nouveau rôle à remplir, et elle s’y adonnait avec toute l’attention et le sérieux dont elle était capable, pressentant peut-être que sa vie serait interrompue brusquement au moment où nos enfants deviendraient parents à leur tour, ce qu’ils feraient la même année, à peu de mois d’intervalle.

Or, l’étonnant était que sa mort me l’avait rendue presque aussitôt telle que je l’avais connue au sortir de l’adolescence. De nouveau ses cheveux étaient longs, raides et noirs comme ceux d’une indienne. De nouveau, j’entendais sa guitare. De nouveau elle m’entraînait dans une salle de concert où un ami, plus vieux que nous, instituteur dans la vie ordinaire, presque aussi grand et fort que Neil Young, se balançant comme lui à la manière d’un ours, chantait Words à sa place.

Tout se passait comme si sa figure s’était épurée. D’elle, à présent, il ne restait qu’une âme, mais celle-ci n’était pas une forme appauvrie. Elle était comme la signature de Marguerite. Elle contenait sa voix, son profil de faucon, son geste des deux bras pour ramasser ses cheveux, la pince d’écaille serrée entre ses lèvres, son goût pour les poèmes qu’un jeune homme qui me ressemblait avait pu écrire et lui lisait le soir. Et après de longs mois à beaucoup pleurer, et alors qu’il m’arrivait de beaucoup pleurer encore, je ressentais de la joie à l’idée de l’avoir retrouvée sans plus pouvoir la perdre.

Commentaires

Dvorah a dit…
As- tu vu Paterson de Jim Jarmush ? J'y ai beaucoup songé en lisant ton texte ...
Ah, ah, oui, j’ai vu, et nous parlerons au chapitre suivant !
Numa a dit…
Je suppose que le vrai se mélange au faux, et c'est un des charmes de ce récit.
MRG a dit…
J'avais envie d'écouter Neil Young au moment où l'annonce de ce nouveau chapitre est arrivée. Parfaite coïncidence :)
Merci, Numa, pour cette remarque, qui touche en effet au cœur de mon projet. La fiction romanesque, dont je choisis le genre, n’est pas un décalque de la réalité. Ce n’est pas un compte rendu des faits. C’est un dispositif de prestidigitation qui a pour but de piéger la vérité. De l’obliger par instants à se manifester, à apparaître. Celle-ci comprenant à la fois l’esprit des lieux (Nice que nous aimons) et l’âme de certaines personnes qui ainsi deviendraient immortelles.

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