Le libraire et l'étudiante 6 | Ma vie au cinéma

Quand j’ai vu Paterson, le film de Jim Jarmusch, j’ai été frappé par les similitudes entre le mode de vie du personnage éponyme, incarné par Adam Driver, et celui que j’avais été dans mon jeune âge. Paterson conduit des bus, comme j’avais longtemps fait, et comme moi à l’époque, il écrit de petits poèmes qu’il lit, le soir, à sa chérie, qui s’appelle Laura, qui est incarnée par Golshifteh Farahani, et qui elle-même joue de la guitare et chante comme faisait Marguerite.

Sans doute, les lieux étaient-ils différents, séparés par des milliers de kilomètres, puisque l’action du film se situe à Paterson, ville ouvrière du New Jersey, tandis que toute mon existence s’était déroulée à Nice, dans le sud-est de la France, et sans doute les situations de Paterson et la mienne n’avaient-elles rien d’assez extraordinaire pour qu’on puisse s’étonner de leurs ressemblances. Après tout, des conducteurs de bus qui écrivent des poèmes, quand ils sont jeunes, pour les lire, le soir, à une petite amie qui joue de la guitare et qui est ravissante, on peut facilement imaginer que cela se rencontre partout dans le monde, au Caire comme à Milan, Pékin ou Bombay. Mais il y avait aussi que le film rend hommage au poète William Carlos Williams, qui est né à Rutherford, village voisin de Paterson et de New York, où il fut médecin toute sa vie, y faisant naître, au fil des ans, trois mille enfants, non sans écrire lui-même de la poésie et consacrer à la ville de Paterson une œuvre importante, qu’il intitula Paterson, et qui contribua à faire de lui un des chefs de file des mouvements de l’imagisme et de l’objectivisme en poésie, et par suite l’une des références majeures de la beat generation.

Dans une interview qu’il donne aux Cahiers du cinéma, après la sortie du film, Jim Jarmusch parle des poèmes courts de William Carlos Williams comme de “petits aperçus de détails ordinaires par lesquels se révèle quelque chose de beau, une réaction humaine à quelque chose de modeste, comme une brouette, un camion de pompier, ou des prunes sur une table”. Et c’était bien dans cet esprit que j’écrivais alors, pour autant que cela méritait de s’appeler écrire, mais sans m’être, jusque-là, intéressé à la poésie américaine. Sans rien savoir d’elle.

Je composais des textes courts pour la raison que ni mon talent, ni mon mode de vie ne m’aurait permis d’en composer de longs, et si j’avais fini par accepter de regarder ceux-ci comme des poèmes, c’était seulement parce qu’ils faisaient écho, le soir, aux chansons de Marguerite.

Je négligeais le plus souvent de les dater, je les déposais au fur et à mesure dans une boîte en carton, de laquelle il m’arrivait d’en exhumer certains pour les relire avec celle qui se tenait près de moi, dans l’ombre penchante, à la fois comme une fleur et un oiseau. De la même manière que Laura dans le film, celle-ci me faisait promettre de les recopier à la machine et de les montrer à un éditeur, ou du moins à quelqu’un qui s’y connaissait en matière de poésie. C’était l’époque où Katy Rémy et Christian Artaud avaient créé leur Jardin littéraire et, comme il se trouvait que nous y étions régulièrement invités, peut-être les seuls de notre condition, parmi beaucoup d’artistes, d’enseignants, de psychanalystes, de collectionneurs d’art, il n’aurait tenu qu’à moi que nos hôtes m’inscrivent dans le programme d’un prochain samedi où, bien assis sur une chaise, entouré de quelques dizaines de personnes, pas toutes forcément attentives, j’aurais lu à mon tour. Mais quand, ensuite, j’ai cessé d’en écrire et quand enfin nous avons préparé notre déménagement du petit logement que nous occupions, rue Reine Jeanne, vers le grand appartement voisin de la piscine du Piol, je n’ai pas voulu qu’ils fussent du voyage.

Cette boîte en carton m’est apparue alors comme une urne funéraire. Elle contenait les cendres d’un passé qui avait été lumineux et tendre mais qui me paraissait à présent révolu. Marguerite ne jouait plus de la guitare et ne chanterait plus, désormais, qu’en arrosant ses fleurs, en passant l’aspirateur et, dans la voiture, en conduisant nos enfants à l’escrime ou à la danse. Et, quant à moi, par conséquent, il n’y avait plus de sens que j’écrive de la poésie. Si bien que, la veille de notre déménagement, comme nous terminions nos préparatifs, tandis que Marguerite était sous la douche, j’ai pris la boîte en carton et je l’ai descendue sur le trottoir, près des poubelles.

Nous n’en avons plus jamais parlé, je pensais être définitivement débarrassé de cet encombrant héritage d'un poète que je n’étais plus, et j’ai continué de le croire pendant bien des années, sans me douter que, la même nuit, tandis que je dormais, Marguerite avait quitté notre lit, avait enfilé une chemise et était descendue au pied de l’immeuble pour récupérer la boite. C’est pourtant ce que j’ai fini par comprendre quand, bien des années plus tard, voici quelques semaines seulement, j’ai voulu préparer mon départ de l’appartement voisin de la piscine du Piol où Marguerite avait tellement souffert et où elle était morte.

C’était au fond de sa penderie, une boîte en métal celle-là, de céréales Kellogg’s, qui contenait tous mes poèmes, datés au crayon et classés dans quatre grandes enveloppes de papier kraft, une pour chaque année de notre première vie, celle où Marguerite avait chanté et où j’avais écrit.

Était-il possible pour autant que Jim Jarmusch se soit inspiré de moi pour composer le personnage de Paterson? L’idée pouvait paraître absurde et elle l’était sans doute. Pourtant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il existait au moins une personne au monde qui connaissait mon histoire et qui avait pu la raconter au réalisateur américain.

Cette personne s’appelait Caroline Isieut. Elle travaillait pour le cinéma. Elle avait créé, à Paris, une agence de repérage dont elle était à la fois la directrice et l’unique employée. Elle avait trouvé-là l’occasion de voyager dans les cinq continents, ce qui était sa passion principale, et de se constituer un carnet d’adresses. Puis, avec le temps, elle avait élargi sa fonction de conseil auprès des réalisateurs qui faisaient appel à ses services. Elle leur envoyait des liens pour qu’ils écoutent des musiques. Elle attirait leur attention sur certaines photos qu’elle prenait elle-même ou qu’elle découpait dans des catalogues d’exposition ou dans des magazines. Elle leur donnait à lire des romans dont elle avait des raisons de penser qu’ils pourraient en tirer des scénarios, ou seulement l’idée d’une scène, ou seulement d'un lieu ou d'un décor. Surtout elle prenait le temps de les écouter parler de leurs projets. Et moi, à mon tour, j’effectuais des recherches pour son compte et je la fournissais en livres. 

Caroline Isieut était la personne au monde la mieux capable de vous faire parler. Plus jeune que moi d’une génération, elle prétendait s’intéresser beaucoup aux années qui avaient précédé et suivi le Printemps 68, période de l’histoire qu’elle n’avait pas connue et à propos de laquelle elle ne se lassait pas de m’interroger. Et c’est ainsi qu’elle avait appris que j’avais été conducteur de bus et que j’avais écrit de la poésie. Si bien que, tout de suite après avoir vu le film, je l’avais appelée au téléphone et je lui avais posé la question.

Je savais que Jim Jarmusch était dans ses carnets. J’avais même cru comprendre qu’elle et lui s’appelaient quelquefois, pour le simple plaisir de bavarder, d’un continent à l’autre, et qu’avec Martin Scorsese, Sofia Coppola et Arnaud Desplechin, il formait le carré de ses clients favoris. Mais ce jour-là, elle s’était défilée, elle ne m’avait pas répondu, ou seulement de façon allusive et moqueuse. Que Jim Jarmusch connaissait quantité de conducteurs de bus. Qu’à New York comme à Tanger ou à Paris, il n’aimait rien tant que se déplacer en bus, la nuit, quand il était seul voyageur dans ces habitacles de clarté, et se tenir debout, derrière le conducteur, pour lui poser des questions sibyllines mais non moins indiscrètes sur sa vie. Et d’abord, je me le suis tenu pour dit. Mais hier, assez tard dans la soirée, je n’ai pas pu résister à l’envie d’en avoir le cœur net, et j’ai rappelé Caroline. Et cette fois, celle-ci m’a avoué que je ne me trompais pas. 
— Bien sûr, Paul, que j’ai parlé de vous à Jim. 
Je lui ai répondu que j’étais heureux de l’apprendre. Que je trouvais troublant et amusant d’avoir pu inspirer, même de loin, une si aimable création. Et que, la prochaine fois qu’elle parlerait au téléphone avec Jim Jarmusch, je voulais qu’elle lui dise combien j’avais aimé son film. Mais aussi qu’un autre film de lui, antécédent à celui-là, était le seul à m'avoir consolé pendant les jours et les nuits qui avaient suivi la mort de Marguerite. Le seul qui m’ait fait sourire en même temps que pleurer, et que j’avais visionné en boucle. 
— Tu veux parler d’Only Lovers Left Alive
C’était la première fois que Caroline me tutoyait. Et elle a ajouté. 
— Je le lui dirai, Paul. Et Jim sera heureux de le savoir. Je t’embrasse.

 

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