Le libraire et l'étudiante 7 | Un taxi dans ma rue

L’homme est entré dans la boutique et tout de suite il est venu à ma table. Il était âgé, grand et mince. Il flottait dans un lourd manteau gris. Il portait un cartable de cuir usé qu’il tenait à deux mains. Il a dit: 
— Vous achetez des livres? 
— Quelquefois. 
Alors il a posé le cartable sur la table, il l’a ouvert avec des gestes lents et il en a sorti trois livres, en disant: 
— Seriez-vous intéressé par ceci? 
Il y avait là le Roland Barthes par Roland Barthes dans sa première édition de la collection des "Écrivains de toujours", publié en 1975, c’est-à-dire à un moment où Denis Roche la dirigeait, qui nous avait fait découvrir, en plus d’émouvantes photos tirées de ses albums de famille, les fiches bristol que l’auteur remplissait de sa belle écriture pour ensuite en composer ses livres comme des patchworks ou des ouvrages de dentelles, ainsi que les encres abstraites et colorées qu’il peignait en fumant des cigares et en écoutant, non sans cligner des yeux, des lieder de Schubert. Aussi, L’Olive, de Joachim Du Bellay, publié par la Librairie Droz en 1974, où le texte des poèmes est enrichi par un important appareil critique signé Ernesta Caldarini, qui identifie et donne à lire dans sa langue, pour chaque sonnet qui le compose, le texte italien de l’Arioste, Bembo, Pétrarque, Ercole Bentivoglio, Battista della Torre, Vincenzo Quirino, Guilio Camillo, Antonio Francesco Raineri, et beaucoup d’autres encore, que le Français imite, grâce à quoi on saisit mieux, non pas que J. Du Bellay serait un horrible plagiaire, comme les ignorants diraient aujourd’hui, mais tout ce que la France doit à l’Italie et à quel point la poésie est un art collectif. Et encore, le volume unique des Œuvres en prose d’Egar Allan Poe, traduites et présentées par Charles Baudelaire, avec notes, variantes et bibliographie par Y. - G. Le Dantec, dont la "Bibliothèque de La Pléïade" fait le second opus de sa collection, le premier ayant été consacré aux Fleurs du mal. Les trois volumes dans un état parfait. Je les manipulais du bout des doigts, hésitant à donner mon verdict. Puis j’ai levé les yeux vers mon visiteur et je lui ai dit: 
— Ce sont de très beaux livres. Pourquoi voulez-vous les vendre? 
— Je voulais savoir d’abord si vous aimiez les livres. Vraiment. Et si vous les connaissiez, 
— Ce sont trois ouvrages de légende. Des chefs-d'œuvre de l’édition. Et je vous les achèterais bien volontiers. Mais vous savez sans doute qu’ils n’ont qu’une faible valeur marchande. Pourquoi voulez-vous vous en défaire? 
— Parce que je vais devenir aveugle, a répondu mon visiteur. Je le serai bientôt. 
Je me suis levé de ma chaise et j’ai dit: 
— J’ai été indiscret. Pour me faire pardonner, puis-je vous offrir un café? 
Le monsieur a hoché la tête. Il a marmonné quelque chose, sans me regarder, puis il s’est levé et m’a tourné le dos pour aller vers mes étagères. Il a consulté des livres tandis que je préparais le breuvage dans ma petite cafetière italienne (une Bialetti). Le chuintement de l’eau qui bout. Le parfum. Un noir qui serait aussi celui de l’encre de Chine, ou de l’eau d’une piscine plongée dans la nuit. Maintenant j’avais avancé deux chaises devant la table, et nous nous étions assis, l'un en face de l'autre. 
J’ai servi dans des verres. J’ai proposé à mon visiteur du sucre et du lait, qu’il a acceptés. Nous écoutions passer le temps. Nous économisions nos gestes de peur de l’effrayer. Un petit bruissement d’ailes. Nous savions alors que nous deviendrions amis. Nous l’étions déjà. Et le monsieur a dit: 
— Je m’appelle Adrien Faucheux. J’ai enseigné le latin et le grec. Ici, au lycée Massena. Classes de lycée et classes préparatoires. J’avais une passion pour Ovide, mais je n’étais pas un spécialiste. Je n’avais pas l’érudition nécessaire pour publier un commentaire complet sur les Métamorphoses, comme j’avais rêvé de faire lorsque j'étais jeune agrégé. Heureusement, j’avais une passion aussi pour André Dhôtel. Vous connaissez sans doute. Et sur son œuvre qui est abondante, j’ai pris beaucoup de notes. Ce travail m'a accompagné pendant deux ou trois décennies. J’ai publié plusieurs articles dans le bulletin des Amis de l’auteur. Je profitais des vacances pour explorer les lieux qu’il décrit. J’ai refait le parcours de chacun de ses héros. Jusqu’au cœur des forêts où parfois le silence vous effraie. Il faut dire que je suis originaire des Ardennes, comme lui. Et comme Arthur Rimbaud. Mais le livre qui réordonne tout cela restera inachevé. J’y ai travaillé comme si le temps ne comptait pas. Comme si je ne devais jamais mourir, ni devenir aveugle. Il y a quelques années pourtant que la médecine me le promet, et que je me prépare à ce qui doit m’arriver. 
— J’imagine que ces livres ne sont donc pas les seuls. 
— Je me suis déjà défait de la plus grande partie de ceux que je possédais. Mais il me reste encore quatre ou cinq cents volumes qui méritent de ne pas finir dans une benne à ordures.
— Avez-vous pensé à en faire don à une bibliothèque?
— J’ai même entamé les démarches nécessaires pour cela, mais aucune n’a abouti. Je veux bien donner mes livres, mais pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Pas à des bureaucrates anonymes, que j’importune, qui n’ouvriront jamais les merveilles que j’apporte, qui les pousseront du coude. D’ailleurs, les étudiants ne fréquentent plus guère les bibliothèques, vous savez? Ils se contentent de lire des résumés qu’ils trouvent sur la toile. J’ai été fonctionnaire toute ma vie, c’était pour moi une dignité, mais aujourd’hui je me demande si le critère le plus sûr ne serait pas que quelqu’un consente à donner un peu d’argent pour les avoir. Même une toute petite somme.
— Je comprends. Je suis assez de votre avis. Il reste des gens qui lisent, qui consultent les catalogues, qui rêvent de livres comme les vôtres. Mais ils sont très peu nombreux, dispersés sur toute la planète. Isolés et pauvres, le plus souvent, ou quelquefois très riches. Avec cela, ce ne sont pas forcément ceux qu’on attendrait. Pas forcément des étudiants ni des professeurs. Votre Roland Barthes intéressera peut-être un musicien, passionné de luths et reclus à Tanger. Une manière de vampire qui craint la lumière du jour. Il faut seulement le trouver, ou permettre qu’il nous trouve. Et pour cela, il faut envoyer des signaux. Rester vigilant. Attendre. C’est mon métier.

Nous sommes convenus qu’il me recevrait chez lui, un après-midi, et que j’évaluerais la valeur de ce qu’il veut vendre. Nous avons décidé d’une date. Enfin il a souri en me promettant qu’il y aurait du champagne. 

Puis j’ai reçu la visite de la petite dame en noir. Cette fois, elle était accompagnée d’une amie. Nous nous sommes présentés.
— Je m’appelle Paul. Paul De Santis, ai-je dit. Mais vous me ferez plaisir en m’appelant Paul. 
La dame en noir s’appelle Louise et son amie, Yvonne.
— Je voulais vous présenter Yvonne, a dit Louise, parce qu’elle possède une maison, pas très loin d’ici, entourée d’un jardin merveilleux, où elle fait pousser toutes sortes de légumes, un potager pour Cendrillon, et qu’il ne faut pas que vous restiez enfermé dans cette boutique, au fond de cette ruelle. Vous tomberiez malade.
— Oh, vous savez, je marche beaucoup, chaque jour. Je vais chercher le soleil où il est. Et dès qu’il fera moins froid, je compte prendre ma voiture pour m’échapper de la ville.
— Vous conduisez donc?
— J’adore conduire, et j’ai une voiture qui m’attend près d’ici, dans un garage.
— Eh bien, peut-être m’emmènerez-vous quelquefois chez Yvonne. Je suis votre voisine, j’habite rue du Soleil. D’habitude, c’est elle qui vient me chercher en début d’après-midi et qui me ramène le soir. Il y a longtemps que je ne conduis plus, et que d’ailleurs je n’ai plus de voiture.
Yvonne s’était éloignée de nous. Elle passait en revue mes rayonnages, la tête alternativement penchée à droite et à gauche pour mieux voir les titres, mais sans lever la main pour toucher aucun livre. Elle a dit:
— Moi, il y a longtemps que je ne lis plus. Quand je ne suis pas au jardin, j’écoute la radio. Aimez-vous la radio, Monsieur De Santis? Pardon, je veux dire Paul.
— Oui, bien sûr, mais je n’écoute que France-Musique. Je refuse qu’on essaie de me convaincre de quelque responsabilité que j’aurais dans des domaines qui ne relèvent pas de ma compétence. Ni de mon savoir, ni de mon pouvoir. Je trouve vulgaire, incroyablement agaçant qu’on veuille me convaincre de défendre des causes. Je connais les miennes. Je ne vois pas pourquoi de jeunes journalistes, des actrices, des chanteuses de variétés ou des hommes politiques me feraient la leçon. Je suis heureux seulement quand on me donne à entendre de la bonne musique, parce qu’alors j’ai le sentiment qu’on me respecte.
— Cela ressemble presque à une dispute, a protesté Louise. Nous ne venons pas vous voir, Paul, pour que vous nous disputiez. Offrez-nous plutôt du thé. J’ai des biscuits dans mon sac. 

Si nous n’étions pas soumis au couvre-feu, j’irais marcher très loin, à la tombée du soir, peut-être jusqu’au port. J’entrerais dans un bar éclairé, pour boire une bière, debout au comptoir, en écoutant la musique du juke box, Elvis, Bashung ou Christophe, je paierais avec de la vraie monnaie que je sortirais de la poche de mon pantalon, que je ferais tinter sur le comptoir, et je repartirais, attiré dans la nuit par l’odeur de la mer.
L’expérience que j’ai faite a creusé un trou dans la réalité du monde. De l’autre côté, il y a la mort. À chaque moment, je peux tomber dans ce trou ou m’y laisser glisser. Le voisinage de la mort n’est pas effrayant, seulement vertigineux. Il donne au monde un tout autre visage. Les disputes dont parle la radio ne me concernent plus. 
Comme je ne peux pas sortir, je fais réchauffer deux endives au jambon que j’ai achetées chez Agnoletti, rue Van Derwies. Puis, aussitôt que j’ai dîné, j’ouvre mon canapé-lit et je m’y installe avec un livre, mon iPhone et une petite enceinte pour écouter de la musique en même temps que je lis. L’inconvénient est qu’à ce compte-là, je m’endors très vite. À peine le temps d’éteindre la lumière. Ce qui a pour conséquence que je me réveille à deux heures du matin pour ne plus me rendormir avant les premières lueurs de l’aube. Une existence fragile et marginale. Qui n’est pas désagréable mais qui serait fortement rehaussée si, au cœur de la nuit, un taxi arrivait dans ma rue, si une portière claquait, à quoi je comprendrais que le fantôme de Marguerite vient me faire une visite. Alors, vite, j’irais ouvrir le rideau métallique, et nous serions ensemble.


Commentaires

Outre sa musicalité, ce récit ouvre à une réflexion sur ce qu’est un livre, port d’attache et entrée d’un gouffre vertigineux où se perd (ivresse ou folie) la connaissance.
Numa a dit…
Des livres, de la musique;.. et l'amour, toujours.

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