Le libraire et l'étudiante 8 | L'enseignement du Bouddha

C’était dimanche. J’ai sorti la voiture de son garage et je suis allé attendre Louise au bas de son immeuble. L’air était frais, avec un grand soleil. Nous étions convenus par téléphone que notre promenade nous conduirait à Sainte-Agnès, qui est un village perché au-dessus de Menton. Pourquoi Sainte-Agnès? Parce que nous savions y trouver une vue magnifique sur la mer et sur toute la côte, depuis le cap d’Antibes jusqu’à l’Italie, en même temps que nous n’y étions pas retournés, ni l’un ni l’autre, depuis si longtemps que nous ne savions plus à quoi pouvaient ressembler les rues ni les places.

Louise a posé à ses pieds un lourd sac en cuir noir dans lequel elle emportait des sandwiches, des fruits et un Thermos de thé, et nous voilà partis dans les avenues désertes. Nous avons emprunté l’autoroute qui file vers l’Italie, puis nous avons bifurqué dans des petites routes qui tournent et qui grimpent, bordées de cactus, avec le soleil qui vient vous éblouir dans certains virages, au point que vous craignez d’aller heurter un mur de pierres ou, à l’opposée, de basculer dans le vide, comme a fait un jour la princesse Grace de Monaco, qui avait tourné dans un film d'Alfred Hitchcock, La main au collet, dont le scénario l’entraînait, à bord d’une voiture semblable, sur une route voisine.

Nous avons parlé comme on fait en voiture, c’est-à-dire sans se regarder, et seulement à propos des contraintes que nous imposait l’épidémie du Coronavirus depuis plus d’une année maintenant, et des personnes de nos connaissances qui en avaient été atteintes, et de ce qu’il en était advenu. Nous évitions ainsi de nous interroger l’un l’autre sur ce qu’avaient été nos vies. Nous le ferions plus tard, ou peut-être jamais. Nous voulions profiter seulement de l’occasion, de cette promenade partagée que le hasard nous offrait à des âges et dans des circonstances où de vivre encore nous apparaissait comme une opportunité improbable, un scénario où nous nous trouvions à figurer sans savoir ce qu’il nous réservait dans les jours et les semaines à venir, si pour nous (ou l’un de nous, hélas), il ne serait pas brutalement interrompu, et dans lequel personne ne nous avait indiqué quels seraient nos rôles. Si bien que, pour les dialogues, il fallait improviser. Ce que nous faisions avec prudence, sans trop y toucher.

Nous avons laissé la voiture à l’entrée du village et nous sommes parvenus, à pied, sur ce qui pouvait être la place principale, mais nous ne l’avons ni l’un ni l’autre reconnue. C’était comme si nous n’y étions jamais venus. Elle était absolument déserte. Pas un seul restaurant ouvert, pas un café, ni même une boulangerie. On aurait dit un village abandonné. Il ne restait de vivant qu’une fontaine dont le bruit de l’eau se répercutait doucement sur les murs de pierre, ainsi que le battement des ailes des pigeons qui venaient se poser sur la margelle puis qui s’envolaient de nouveau quand ils avaient bu.

Nous nous sommes assis sur un banc et nous avons mangé les sandwiches que Louise avait préparés, suivis d’une tourte de blettes que j’avais achetée le matin au bas de l’avenue Borriglione, chez Socca’Tram. Puis nous avons bu le thé qui était encore chaud, et Louise a allumé une cigarette.

Le temps que nous sommes restés là, à nous chauffer au soleil (nous étions en février), deux couples de randonneurs ont traversé la place. Ils nous ont salués de la tête. Ils paraissaient guère plus jeunes que nous mais, équipés comme ils étaient de chaussures montantes, de pulls, de sacs à dos et de cartes, ils montraient une confiance en eux et une énergie qui me rendaient jaloux. Marguerite me reprochait toujours de rouler ou de marcher au hasard, sans regarder les cartes. Là, les messieurs montraient une vraie compétence à déployer les leurs malgré le vent et, relevant le menton, à montrer du doigt la direction où ils devaient aller.

Je m’étais un peu éloigné du banc. Et, quand le second couple a disparu au coin de la rue, j’ai entendu Louise qui disait derrière moi, comme si elle avait deviné mes pensées et qu’elle voulait y répondre: 
— Je parie qu’il la bat, le soir, quand ils sont à la maison. Même de loin, je sais reconnaître un pervers narcissique quand j’en vois un, monsieur De Santis.
Je me suis retourné. Elle pouffait de rire et elle toussait, ce qui faisait s’envoler le sucre saupoudré sur sa tourte.

Puis, au retour, elle m’a invité à prendre un autre thé chez elle. Son appartement se situe au quatrième étage de ce qui avait été un hôtel et, à l’étage supérieur encore, elle possède un studio qui ouvre sur une immense terrasse où elle jardine et fait battre son linge.
— Vous voyez, m’a-t-elle dit, en habitant ici, je suis libre de sortir très peu. J’ai des jeunes voisins auxquels, quelquefois, je laisse la clé de cette terrasse pour qu’ils y organisent des fêtes. Dans ces cas-là, c’est moi qui suis leur invitée. Je profite de leurs musiques, de leurs danses et de leurs conversations. Ils sont très gentils, vous verrez, je vous les présenterai.
Puis, nous avons regardé, sur son écran de télévision, trois ou quatre épisodes de la série intitulée En thérapie. Louise mangeait du chocolat. Son salon comporte plusieurs lampadaires et nous avons fini par en allumer un, mais celui-ci n’éclairait que très peu. Après quoi, nous nous sommes interrogés sur la question de savoir lequel, parmi les analysants du docteur Philippe Dayan, nous paraissait le plus crédible et le plus attachant. Je me suis souvenu que ma fille m’avait parlé de cette série. Elle avait tout particulièrement évoqué la figure d’Adel Chibane, le policier de la B.R.I., incarné par Reda Kateb, qui souffre de troubles post-traumatiques. Il est entré dans la boîte de nuit du Bataclan, avec les autres hommes de la brigade, le soir du 13 novembre 2015, après que les terroristes islamistes avaient mitraillé la foule et alors qu’ils s’y trouvaient encore retranchés. Et, depuis, il ne se reconnaît plus.

La lumière déclinait, il se faisait tard et, l’un en face de l’autre, nous n’étions plus que des ombres. Quel rapport entre l’attentat du Bataclan et la crise sanitaire de la COVID-19? Aucun, bien sûr. Sauf que la souffrance ne nous quittait pas, qu’elle insistait, qu’en dépit de toutes les inventions de la médecine, de toutes les prétentions au progrès sur lesquelles nous étions assis, nous avions affaire à une douleur tenace qui menaçait à chaque instant de nous submerger. De nous jeter dans le décor.

Je m’en suis retourné dans la nuit. Je n’avais que quelques pas à faire pour rejoindre ma boutique.

Je tiens à jour mon catalogue. Voici longtemps que je ne m’intéresse plus seulement aux littératures populaires. Je pensais que les livres de philosophie, les traités de psychanalyse ou les ouvrages de critique littéraire appartenaient aux spécialistes, que ceux-ci savaient s’en occuper, comme de leurs chats ou des plantes de leurs jardins, et que, par conséquent, je pouvais avec la conscience tranquille m’en tenir aux romans policiers et aux aventures colorées de Blake et Mortimer. Il existait alors, dans la plupart des villes, des librairies dédiées à ces genres savants. Mais aujourd’hui, celles-ci ont disparu. On peut acheter plus de livres que jamais en les choisissant et commandant sur internet, mais pour les manipuler d’abord, pour laisser au hasard le soin de nous faire rencontrer ceux que nous ne cherchions pas, il ne reste que d’immenses bibliothèques publiques et, à l’inverse, des antres minuscules comme le mien.

Dans les armoires du salon de Louise, j’avais remarqué quelques ouvrages de psychanalyse, d’autres consacrés aux spiritualités, ou ce qu’on appelle le développement personnel. Enfin, roulé contre un meuble de l’entrée, un tapis de yoga. Comme elle m’accompagnait à la porte, elle m’a dit: 
— Méditez-vous quelquefois, cher monsieur De Santis? 
J’hésitais à répondre. Et, en souriant, un index levé, elle a ajouté: 
— Vous ne devez pas ignorer l’enseignement du Bouddha.

Le lendemain matin, les autorités sanitaires de la ville m’avaient proposé un rendez-vous pour être vacciné contre la COVID-19. Je serais attendu en fin de matinée, à l’ancien Palais des expositions. Je m’y suis rendu à pied et, quand je suis arrivé, la fille d’attente serpentait déjà sur plusieurs centaines de mètres. Une femme d’une soixantaine d’années m’y précédait. Elle portait un gilet bleu clair en laine tricotée, un sac à dos et les cheveux noués en queue de cheval, ce qui lui donnait un air juvénile et, pendant presque deux heures qu’a duré notre attente, elle a bavardé avec toutes les personnes qui voulaient lui donner la réplique, principalement des hommes. Parvenus à l’intérieur du bâtiment, nous avons été dirigés dans une salle où des tables et des chaises étaient disposées pour que nous puissions y remplir des questionnaires. Après quoi, des rangées de chaises nous attendaient, à l’entrée de deux longues allées où étaient installés les boxes de vaccination.

Nous étions donc assis. Un médecin se présentait devant chacun de nous à tour de rôle, nous lui remettions le questionnaire, il y jetait un coup d’œil et nous demandait une dernière fois si nous étions sujets à des allergies médicamenteuses, à quoi chacun se dépêchait de répondre que non. Le médecin apposait alors sa signature sur le document, et il n’y avait plus qu’attendre qu’un box se libère pour que le suivant d’entre nous soit enfin vacciné. Mais, au dernier moment, la dame au gilet bleu a posé une question.

Elle a demandé au médecin, dont le stylo était encore en l’air, quel était le vaccin qui nous serait administré. Celui-ci a retenu le vol du stylo au plus haut de sa courbe et répondu d’un mot, Moderna. La dame a alors protesté que la convocation électronique que nous avions reçue promettait un vaccin de la marque Pfizer, et non pas Moderna. Son interlocuteur a répondu qu’en effet, il était informé de la chose, mais que les seules doses dont l’équipe disposait aujourd’hui étaient celles de Moderna, et qu’il y avait encore plusieurs centaines de personnes qui attendaient à la porte. Dépêchons-nous. La dame a alors déclaré qu’il ne pouvait pas en être question. Elle a signé son refus d’être vaccinée, et elle est repartie. Comme c’était donc mon tour, j’ai demandé au même médecin de bien vouloir me rappeler la composition chimique exacte de l’un et l’autre produits pour que je puisse en juger. Il a souri, il a apposé sa signature et, très vite après, une personne charmante m’a piqué l’épaule.

Commentaires

Numa a dit…
C'est prenant, comme les précédents épisodes. Mais pourquoi avoir masculinisé Agnès ? Elle est "sainte", à vrai dire.
Oups, oui, merci Numa. Je corrige

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