Le libraire et l'étudiante 9 | Une jeune héritière

-- Je viens d’hériter d’une vieille et très belle maison, tout près d’ici. Et, avec la maison, d’une bibliothèque 
La jeune femme avait préparé ses phrases d’introduction. Pourtant elle hésitait. C’était la première fois que je la voyais dans ma librairie. Elle n'avait guère plus de vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle portait un grand imperméable couleur mastic, fermé jusqu’au cou par une fermeture Éclair et un bonnet de laine d’où dépassaient des cheveux châtains. J’ai voulu l’aider. 
-- Cette bibliothèque, peut-être voulez-vous la faire expertiser? 
Elle hésitait encore. J’ai ajouté. 
-- Mais il se trouve que je ne suis pas expert, seulement bouquiniste. 
-- Oui, bien sûr, il faudra sans doute que j’engage un expert. Mais d’abord je voudrais demander conseil à quelqu’un qui ait l’habitude de remuer des livres et qui prendra le temps de m’écouter. C’est qu’il ne s’agit pas nécessairement de vendre, voyez-vous? 
Elle avait des yeux clairs, un regard intelligent et attentif. Je devais vérifier par la suite qu’elle semblait toujours attendre de son interlocuteur des informations de la plus haute importance. Qu'elle scrutait comme à la loupe le moindre propos. Sans méfiance mais avec un grand désir d'exactitude, de précision. C’était intimidant.
-- Dans ce cas, il n’est pas impossible que je sois votre homme. 
J'ai souri. Elle aussi. Et j’ai ajouté: 
-- Pouvez-vous me dire à quoi ressemble cette bibliothèque? Quels genres de livres elle contient? Des volumes anciens, reliés? Des romans, des chroniques, des biographies? 
-- Non, non, pas du tout. Il s’agit de livres d’art. De catalogues d’expositions, pour la plupart, tout ce qu’il y a de plus contemporain. Mais aussi des albums de dessins, des projets, des manuscrits de toutes sortes. J’hérite des collections, ou des archives, je ne sais pas comment il faut dire, d’un couple d’artistes, Frédéric et Roberte Jausiers, si ce nom vous dit quelque chose. 
-- Oui, bien sûr. Je n’ai jamais eu l’occasion de participer à aucune de leurs Célébrations — c’est le nom, je crois me souvenir, qu’ils donnaient à leur travail —, mais les journaux en ont parlé, et plusieurs de leurs catalogues me sont passés entre les mains. 
-- Je m’appelle Éléonore Jausiers. Frédéric Jausiers était mon grand-oncle. En fait, je l’ai très peu connu. J’ai dû le rencontrer deux ou trois fois, à l’occasion d’un enterrement et pour la remise de sa Légion d’honneur. Et encore moins sa femme. Frédéric est mort il y a neuf ans, à New York, où il avait son atelier qui était en même temps son unique lieu d'habitation. Avant de mourir, il avait acheté la Villa Cameline où il espérait finir ses jours avec Roberte. Puis, quand celle-ci s’est retrouvée veuve, elle n’a plus voulu demeurer à New York, et elle est venue habiter ici. Elle y est morte à son tour il y a un peu plus de six mois maintenant. Je ne comprends pas très bien pourquoi ni comment je me retrouve à la tête d’un pareil héritage. 
-- Vous ne vous y attendiez pas?
-- Absolument pas. Mon père a appris la mort de son oncle par la presse. Son propre père était déjà mort à ce moment-là. Et ensuite, Roberte, sa veuve, n’a jamais donné aucune nouvelle. Nous ne savions même pas qu’elle habitait à Nice.
-- Votre père est toujours vivant? 
-- Non, il est mort l’an dernier. Et ma mère est morte, elle aussi, mais il y a très longtemps.
-- En tout cas, vous voilà riche.
-- C’est ce que semble dire le notaire. Mais je ne sais pas bien dans quelle mesure. Et surtout, le testament me laisse totalement libre de faire ce que je veux de la maison et des archives. Et, pour l’instant, vous comprenez que je n’en ai aucune idée. Plusieurs options sont possibles. Il faudra que je choisisse, que je décide. Et la maison, déjà, n’est pas dans un état parfait. 
J’ai acquiescé d’un hochement de tête. La situation, en effet, avait quelque chose de construit et de compliqué, un peu comme dans les scénarios de films ou dans les rêves. Une jeune héritière qui paraît seule au monde, et à laquelle incombe une responsabilité inattendue, un peu démesurée. 
-- Je suppose que vous êtes étudiante? 
-- Oui, étudiante en philosophie, à Paris. Je travaille sur l’esthétique de la mode. Je suis fille unique et mon père ne m’a pas laissée tout à fait sans ressources. Je m’intéresse à une maison de couture japonaise. Mais ce n’est pas le sujet.
Elle a retiré son bonnet. Elle a regardé autour d’elle, comme pour vérifier que nous étions bien seuls, ou qu’elle ne s’était pas trompée de boutique, et elle a ajouté: 
-- Je voudrais que vous veniez à la Villa Cameline. Acceptez d’y passer un après-midi avec moi. Ce sera quand vous voudrez.
-- Vous y habitez?
-- Oui, depuis une semaine à peine. Je campe. Je ne connaissais pas le quartier, ni même la ville. Je les découvre. Vous viendrez?
Alors, bien sûr, j’ai accepté. 

À peine était-elle partie que j’ai fermé ma boutique et entrepris des recherches sur la toile. J’ai fait ronfler Google. J’avais besoin de rafraîchir mes connaissances. Et j’ai ouvert un fichier où rassembler mes notes. Je les reproduis ici en y mettant de l’ordre. 
Jausiers est le nom d’un village de la vallée de L’Ubaye, dans les Alpes de Hautes Provence. Frédéric Jausiers est né tout près de là, à Barcelonnette, en 1939, dans une famille de petits commerçants. Son père et sa mère tiennent une droguerie, rue du Pigeonnier. Lui-même s’intéresse à la photographie et, tout jeune encore, il ouvre un studio voisin de la droguerie. Il se découvre un goût effréné pour les portraits, toutes sortes de portraits photographiques, en pied, en buste, en gros plan. De 1957 à 1966, il photographie des centaines de personnes de sa ville et des villages alentours, et il organise sur place, dans les locaux de la poste, dans ceux de la mairie, du collège André-Honnorat, dans le hall des banques et parfois en plein air, des expositions où les sujets portraitisés viennent se découvrir eux-mêmes, parmi les autres. Puis, en 1966, on lui passe une première commande. 
Elle émane de la commune de Digne-les-Bains où l’on souhaite célébrer la mémoire d’une certaine Violette Vison, morte quelques années auparavant, qui a été institutrice et Résistante. Certain édile, délégué à l’éducation, a entendu parler du travail de Frédéric. Il vient le rencontrer dans son studio de Barcelonnette. Les deux hommes s’entretiennent longuement et inventent ensemble le concept sur lequel l’artiste bâtira le reste de son œuvre. Non seulement il s’agira d’une exposition monographique, installée dans une salle de classe, celle-là même où Violette Vison a appris à lire et à écrire à des centaines de petits dignois, mais on ajoutera aux photos toutes sortes d’autres documents, filmiques, sonores, et bien sûr manuscrits, avec des cahiers d’élèves rehaussés de ses corrections à l’encre rouge, des rapports d’inspections, des courriers envoyés et reçus (dont trois signés par Célestin Freinet, et un autre par René Guy Cadou), enfin le cahier-journal qu’elle tenait dans de grands registres aux couvertures noires et où elle ne manquait pas de faire des collages. 
Frédéric Jausiers est ravi de l’aubaine, mais il a conscience de ce que la scénographie lui pose un défi auquel il n’est pas préparé. Il n’est pas mesure d’y répondre tout seul. Il a besoin d’aide. Il décide alors d’aller consulter à Nice un artiste à peine plus vieux que lui, connu pour appartenir au groupe Fluxus. Celui-ci tient une boutique de brocante pléthorique et farfelue, rue Tonduti-de-l’Escarène, que Frédéric connaît déjà. Lors d'un voyage à Nice, il y a vu, dans la mezzanine de trois mètres sur trois, une exposition de Martial Raysse qui l’a troublé. À cette occasion, il a pu échanger quelques mots avec le maître des lieux, qui s’appelle Ben Vautier et qui lui a parlé d’art dans des termes nouveaux. Il y retourne donc. 
Ben l’accueille à bras ouverts, il se passionne pour le projet et promet à Frédéric d’être avec lui au moment de l’accrochage. Ils promeuvent ensemble, au cœur du dispositif, l’épiscope que Violette Voisin installait sur un socle de bois, au milieu de sa classe, tourné vers le tableau d’ardoise (le noir des tableaux d’ardoise et les ciels d’hiver au-dessus des Alpes, tout le charme de l'école publique). Plusieurs fois par jour, celle-ci déroulait un drap qui se trouvait attaché au sommet du tableau, elle demandait à ce qu’on tire les lourds rideaux de toile beige, éteignait la lumière, et faisait si bien que ses élèves avaient droit, à la place des leçons traditionnelles, à d’amusantes séances de lanterne magique, où il était question de peintres, d’écrivains, de forêts, d’animaux, de nombres, de voyages et de villes lointaines. Beaucoup s’en souvenaient encore et furent heureux d’en témoigner. 
Ben explique que cette appropriation de l’outil pédagogique est conforme au principe qu’il défend, selon lequel Tout est art. Il en parle avec une truculence quasi napolitaine. Et non seulement l’exposition remporte un succès tel qu’on en parle dans la presse nationale, mais Ben met Frédéric en relation avec d’autres membres du mouvement Fluxus, parmi lesquels Yoko Ono. Celle-ci se trouve alors à Londres. Elle se laisse convaincre de faire le voyage de Digne pour voir l’exposition, et auprès d’elle, qui l’accompagne, Frédéric découvre une jeune fille court vêtue et coiffée d’un grand chapeau, qui se prénomme Renée. 
La jeune fille appartient à une riche famille lyonnaise. Très vite Frédéric et Renée seront mariés et associés dans le travail. Renée se charge des aspects institutionnels et financiers, tandis que Frédéric conçoit et réalise le contenu des Célébrations. En 1972, ils sont installés à New York. Le couple est productif jusqu’au tout début des années 2000. En trente ans, ils signent ensemble trente-sept Célébrations, dont certaines sont passées presque inaperçues, tandis que d’autres ont eu un retentissement planétaire. Quel rapport entre l’œuvre des Jausiers et ma vie? Sans doute aucun, si ce n’est qu’Éléonore a fait irruption dans ma librairie et qu’elle m’a demandé de l’aide, ce que personne n’avait fait depuis la mort de Marguerite.




Commentaires

Numa a dit…
J'ai tellement marché que j'ai moi aussi fait chauffer mon Google pour trouver des traces du couple Jausiers... Bien vu !
Merci, Numa, pour ce commentaire. À ma connaissance, approprier un dispositif pédagogique pour en faire une œuvre (ou une installation) d’art contemporain, comme c’est décrit ici, cela ne s’est jamais fait. J’ai voulu suppléer virtuellement à cette oubli. À cette absence. Et j’y reviendrai. Mais j’ignore peut-être certaines choses qui se sont faites. Aussi, j’interroge une jeune amie qui s’y connaît
cc a dit…
Chez les artistes Fluxus, il aurait été possible de rencontrer cela mais notre auteur le saurait.
Les Célébrations m'évoquent Michel Journiac et son appropriation du dispositif liturgique, à des fins blasphématoires.
Pourquoi les artiste et les philosophes se sont-ils si peu intéressés à l’école? C’est une question que je remâche depuis bien longtemps. Je me souviens d’une intervention que Baptiste avait faite à la Villa Arson, à ta demande, à propos de Célestin Freinet. Il insistait sur le dispositif machinique, et en l’écoutant parler, je m’étais dit qu’il y avait quelque chose de Fluxus dans cette posture du pédagogue, qui aurait plu à John Cage, par exemple, qui était un être doux (un aimable souvenir) (nous étions deux dans le public)
Je veux dire deux parmi beaucoup d'autres

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