Le libraire et l'étudiante 3 | Une maison d'hôtes

Jacques Algonquin m’a appelé hier soir. Son Grand Écrivain Américain est de retour. Il annonce sa venue pour le mois prochain et, d’ici là, Jacques doit regarnir ses rayons.
Jacques était publiciste à Paris. La société qu’il avait créée tournait à plein régime. Mais, quand leur premier enfant est né, sa femme et lui (ils n’étaient plus si jeunes) ont décidé de rompre avec le mode de vie attaché à leurs professions. Ils sont allés s’installer dans un village de l’Aude, à Castans, où ils ont acheté une confortable bâtisse qu’ils ont transformée en maison d’hôtes. Puis, Jacques a eu l’idée d’aménager, dans un local attenant, une boutique où il vend des boîtes de foie gras, des saucissons, des pots de confitures, des cartes postales, de menus objets taillés dans le bois, et des livres d’occasion.

Castans est un village dont la population s’élevait à cent-trente-trois habitants l’année où ils s’y sont installés, et il est situé à un peu plus de trente kilomètres au nord de Carcassonne, dans la Montagne Noire. Jacques partageait avec sa femme, Hortense, la passion de la cuisine paysanne (c’est le nom qu’ils lui donnaient) et, derrière la maison, ils disposaient à présent d’un jardin assez grand pour y faire pousser tous les légumes et les fruits qu'à Paris ils achetaient à prix d'or.

Jacques avait retiré de la vente de sa société un joli capital, dont il n’avait dépensé, pour s’installer à Castans, qu’une moindre partie, ce qui lui faisait dire qu’ils n’étaient pas inquiets, qu’ils n’auraient pas besoin de beaucoup de clients, à quoi Hortense ajoutait qu’il y avait beaucoup de clients dont ils n’avaient pas besoin. D’ailleurs, dès le premier hiver qu’ils ont passé au village, Hortense s’est trouvée enceinte d’un second enfant. Mais leur bisque d’écrevisses, leur navarin d’agneau, leur croustade de Saint Jacques sur fondue de poireaux, et plus sûrement encore leurs tartes aux fruits du jardin sont vite devenus célèbres. On en parlait à Carcassonne, à l’Office du tourisme, mais aussi à Bordeaux et à Paris, et même beaucoup plus loin, puisque la réputation acquise devait valoir à ce couple de recevoir, un jour, la visite du Grand Écrivain Américain.

Jim Herisson s’était fait annoncer par téléphone. Il est arrivé accompagné de son épouse, d’une nièce et de son secrétaire. Ensemble, ils revenaient de Paris, où l’écrivain avait présenté son nouveau roman, dont l’action se situait une fois de plus très haut dans le Montana, et ils s’accordaient une pause avant de rejoindre Milan, puis Berlin, qui seraient les deux dernières étapes de leur périple européen.

Ils avaient réservé pour deux nuits, ils en ont passé cinq. Le matin, les trois accompagnateurs reprenaient la voiture avec laquelle ils étaient venus, et s’en allaient sillonner le pays. On ne les revoyait que le soir. Mais Jim Herisson restait à Castans. C’était au mois de mai, il faisait déjà chaud. Le Célèbre Écrivain se montrait en chemise de toile et espadrilles, la silhouette lourde d’un ancien bûcheron, les moustaches en bataille. Il se promenait dans les différents étages de la maison, à la recherche d’abord d’Hortense, qu’il voulait saluer, puis il s’en allait dans les rues du village, où il ne manquait pas une occasion de nouer la conversation avec les personnes qu’il rencontrait.

Il expliquait qu’il avait passé deux années à Paris, quand il était jeune, comme correspondant d’un journal de Chicago, grâce à quoi il s’exprimait dans un français mieux que correct, et qu’il adorait tout ce qui était français, la nourriture et le vin, bien sûr, mais également les paysages, le cinéma et la littérature. Il se déplaçait avec, sous le bras, un bloc de papier jaune à larges réglures (de la marque Rhodia) et, dans la poche de sa chemise, un stylo à plume équipé d’une pompe, qu’il rechargeait avec de l’encre bleu-nuit. Et quand, sur son chemin, se présentait un banc de pierre, il s’asseyait, ouvrait son bloc sur ses genoux, dévissait le capuchon de son stylo et reprenait là où il l’avait laissé son travail d’écriture.

Les gens du village se répétaient de bouche à oreille que quelques pages d’un Grand Roman Américain étaient peut-être en train de s’écrire au milieu d’eux, sans qu’ils puissent seulement en deviner le thème. Avec Jacques, une aimable confiance s’était aussitôt établie. Il était évident que Jim trouvait ses hôtes sympathiques. Il avait eu vite fait de découvrir qu’Hortense possédait une connaissance approfondie des filmographies de François Truffaut, de Claude Chabrol et d’Éric Rohmer, et il ne manquait pas de la suivre dans le jardin pour parler avec elle du jeu de tel acteur, ou du talent particulier de tel éclairagiste, ce que celle-ci acceptait volontiers de faire, à condition qu’ensemble ils s’expriment en anglais, et elle en profitait pour lui donner à porter le large panier d’osier qu’elle remplissait au fur et à mesure de ce qu’elle rapporterait ensuite à la cuisine.

Jacques, de son côté, trouvait l’expérience passionnante. Il m’en a fait part dans les jours qui ont suivi. 
-- Jim pouvait parler avec l’un d’entre nous de l’élevage des abeilles pendant un bon quart d’heure, ou de la restauration de l’orgue d’une église, puis soudain lui tourner le dos et aller s’asseoir sur une marche d’escalier où on le voyait baisser la tête, gonfler les joues et se remettre à écrire. Il lui avait fallu quarante-huit heures pour prendre l’accent du pays, et cela s’entendait tout particulièrement quand, en fin de matinée, il commandait son premier pastis.

Après déjeuner, il faisait une sieste. Puis c’était le moment où il allait faire un tour à la librairie. Sans doute en goûtait-il la fraîcheur. Puis il remontait à sa chambre avec, dans un filet à provisions (les filets à provisions étaient fournis par le libraire), une douzaine d’ouvrages qu’il avait choisis. D’habitude, il réapparaissait deux heures plus tard, quand la chaleur était moins forte, pour se joindre au petit groupe des boulistes qui se réunissaient dans la rue. Il appelait chacun par son prénom, et demandait que les autres fassent de même à son égard, le temps que se disputent trois ou quatre parties de pétanque sur le sol caillouteux. Mais le dernier soir, il est resté invisible jusqu’à l’heure du repas. Et ce n’est que lorsque les trois autres américains sont rentrés de promenade, que le dîner a été servi et que son secrétaire est monté frapper à sa porte pour lui annoncer que tout le monde était à table, qu’on a vu débouler Jim avec un petit livre à la main. C’était L’enfant et la rivière, d’Henri Bosco
-- Hortense, Jacques, dites-moi que vous ne connaissez pas ce livre! Dites-moi que je n’étais pas, jusqu’à ce soir, le seul imbécile au monde à ne pas connaître ce chef d’œuvre! 
Jacques et Hortense sont accourus de la cuisine. Ils ont voulu voir le titre de l’ouvrage que Jim brandissait au-dessus de sa tête, et ils lui ont répondu en riant que, bien sûr, ils l’avaient lu, qu’au temps de leur enfance, celui-ci était regardé comme le classique des classiques qu’aucun instituteur ni aucun élève des écoles ne pouvait ignorer. Et Jim a poursuivi: 
-- Ce romanzetto possède, à lui seul, un vocabulaire plus étendu que tous mes livres réunis. La moitié des mots qu’il contient, des noms de fleurs, d’arbres, d’oiseaux, de serpents, de poissons, d’insectes, d’étoiles, je ne les connaissais pas, je ne les avais jamais rencontrés jusqu’à ce soir, je ne sais toujours pas au juste ce qu’ils désignent, et pourtant je me suis laissé embarquer. Il a fallu que j’accompagne les deux garçons jusqu’au bout de leur voyage. Ce livre est magnifique. 
-- C’est vrai, a dit Hortense. Je crois que j’ai pensé à lui la première fois que j’ai vu La Nuit du chasseur, de Charles Laughton
-- Très bonne remarque, a répondu Jim. Nous allons déclarer que L’Enfant et la rivière, c’est La Nuit du chasseur du roman français, et avec cet argument nous le ferons découvrir aux enfants et à tous les vrais amateurs de New York et de la côte ouest, en traduction bien sûr. 
-- Mais il ne me paraît pas impossible qu’il ait déjà été traduit, réplique Jacques. 
-- Peu importe, j’irai en parler sur les plateaux de télévision. J’expliquerai comment, en le lisant, j’ai mieux compris ce qu’est un roman d'aventures. Qu’on lit un roman d'aventures en se demandant à chaque instant comment l’auteur peut avoir connaissance de ce qu’il nous raconte, de ce qu’il nous donne à vivre et qu’il n’a pas vécu lui-même, bien sûr, ou qu’il aurait vécu voici trop longtemps pour pouvoir s’en souvenir avec une si incroyable précision. Il réalise devant nous un tour de prestidigitation. Umberto Eco nous aurait expliqué que la précision même du récit atteste ici, de manière paradoxale, que celui-ci n’est pas véridique, ou que, du moins, il ne s’est pas déroulé dans le monde réel. Mais ailleurs. 
-- Dans le rêve, dit Hortense. 
-- Oui, dans un rêve éveillé. Ou, comment dites-vous en français? Dans une transe, une hallucination. Un état qui nous met en communication avec le monde des âmes, où les morts sont présents parmi nous. Et où, à la fois, ils nous effraient et nous sourient.

Commentaires

Dvorah a dit…
J'ai presque toute l'œuvre d'Henri Bosco chez moi ...
sandrine a dit…
L'enfant et la rivière un roman découvert en classe: un bon souvenir

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