Le libraire et l'étudiante 4 | Rue des Roses

Cet échange avec Jacques Algonquin, au cours duquel celui-ci m’a donné des nouvelles de sa famille et où il m’a demandé de lui envoyer cent ou deux cents ouvrages de tous les genres que je choisirais à l’intention de Jim (“Tu connais Joseph Delteil? Jim a entendu parler de Joseph Delteil, et je crois qu’il a cité aussi un certain Jean-Noël Vuarnet, mais j’ignore s’il s’agit d’un romancier”), est le premier que j’ai eu à distance depuis la librairie située rue des Roses, que j’ai ouverte à l’enseigne de BookOff. 
Je n’ai pas eu trop de mal à trouver la boutique correspondant à mon projet. Celle que j’ai choisie a longtemps été tenue par un horloger. Personne, dans le quartier, ne semble capable de me dire qui l’avait précédé. Il s’appelait Grégoire Sperius. Si mes calculs sont exacts, il était là depuis quarante ans. Il continuait de travailler en dépit de sa vieillesse, même si peu de montres possédaient à présent de vrais mécanismes, avec des roues et des ressorts qu’on puisse réparer. Un jour, il a été transporté à l’hôpital. Ensuite on a appris qu’il séjournait dans une maison de retraite, sur les hauteurs de Grasse. Sans doute est-il mort, à présent, ou n’a-t-il plus toute sa tête.

Un an après son départ, des brocanteurs sont venus vider le local. Ils ont emporté tout ce qu’il contenait. Les montres, les outils aussi bien que les meubles. Et j’imagine aussi quelques archives personnelles enfermées dans de vieilles boîtes à biscuits. Qu’en ont-ils fait? Grégoire Sperius comme moi vivait seul et habitait sur place. Je finirai par trouver d’autres renseignements le concernant. Du moins, je l'espère. J’aimerais une photo. Pour la boutique, il m’a suffi de faire repeindre les murs et d’ajouter des étagères. La partie logement se compose d’une seule pièce avec un coin cuisine et, séparée d’elle par une paroi de métal et de verre dépoli, une salle de bain équipée d’une baignoire haute et profonde comme celle d’une ancienne comtesse.

Avec cela, je peux tenir le camp. J’ai trouvé à louer, en outre, une place de parking dans la cour d’un immeuble voisin. Je ne voulais pas me passer de ma voiture. Elle est vieille mais en excellent état et plutôt luxueuse. J’en ai besoin pour me rendre au garde-meuble de la plaine du Var, qui me sert de réserve. Et puis un jour, je me risquerai à faire des randonnées dans l’arrière-pays. Je possède un sac à dos, un couteau et une bouteille Thermos qui me permettront d’aller loin. Pour l’heure, je veux explorer le quartier qui est devenu le mien et que je connais mal.

La boutique est ouverte de deux heures à cinq heures. Pour le reste, j’ai fait imprimer un écriteau qui invite à m’appeler sur mon téléphone portable. Je ferme la porte, je glisse les clés au fond de mon sac, et me voilà parti. Le matin, je file dans le centre-ville. Je peux descendre jusqu’à la place Massena et entrer aux Galeries Lafayette pour acheter un tire-bouchon, une tasse en faïence ou un gant de toilette. En remontant, je m’arrête chez Tintin, sur la place du général De Gaulle. Je dépense cinq euros pour un pan bagnat que j’emporte avec moi et que je déguste dans ma tanière. Le soir, j’explore le quartier nord. Je vais jusqu’à la place du Ray où un grand parc a été aménagé à la place de l’ancien stade de l’OGC-Nice, avec des jeux en bois pour les enfants et des plantes qu’on laisse maintenant s’écheveler. Le samedi et le dimanche enfin, j’effectue mes promenades les plus longues. Je me hasarde dans des avenues qui tournent et qui s’élèvent du côté de Cimiez, bordées de villas, avec des citronniers qui dépassent des murs. Elles sont bien souvent désertes. Un banc au soleil. Un poème ou deux de Pierre Reverdy. Après quoi, il arrive que je m’allonge sur le banc et que je dorme. D’autres fois, j’emprunte le tramway qui me conduit au cimetière.

Voilà une quinzaine de jours maintenant que je suis installé dans ce lieu, et combien de clients ont-ils passé ma porte? Il y a eu deux jeunes gens, une fille et un garçon, qui semblaient intéressés par certains catalogues d’expositions. Ils m’ont indiqué qu’ils étaient élèves de l’école d’art de la Villa Arson. Ils m’ont demandé le prix du catalogue volumineux intitulé Vienne: 1880-1938. L’apocalypse joyeuse, qui porte la signature prestigieuse de Jean Clair. Mais l'ouvrage était bien sûr trop onéreux. Au moment de partir, ils ont découvert un petit John Cage où celui-ci raconte comment il a inventé sa musique en réponse aux commandes de certains chorégraphes (au premier rang desquels Merce Cunningham, mais pas seulement), et où il évoque en outre sa passion pour les champignons. Un simple opuscule, qui ne coûtait presque rien. Nos débutants semblaient heureux de l’acquérir et ils m’ont promis de revenir bientôt. 

Mais surtout, j’ai eu une vraie conversation avec une dame. Elle était vêtue d’un grand manteau noir, chaussée de bottines noires à lacets, avec un liseré rouge, et elle montrait des traits aigus, un teint pâle, sous des cheveux gris coupés courts. Un air sévère et attentif. Elle m’a dit qu’elle cherchait des romans d’Agatha Christie. Je lui ai montré une caisse où je me souvenais d’en avoir rangé quelques-uns, dans plusieurs collections. Elle s’est mise à lire les quatrièmes de couverture. Elle m'a demandé si cela ne m’ennuyait pas qu’elle s’attarde ainsi. Je lui ai répondu qu’elle était mon unique cliente, comme elle pouvait le constater, et que je la remerciais, au contraire, de me tenir compagnie. 
-- C’est que, voyez-vous, je crois que j’ai lu presque tous les Hercule Poirot, et même les Miss Marple, a-t-elle ajouté. J’ai commencé très tôt, lorsque j’étais adolescente. Il y a même eu un temps où je les lisais en anglais. Et je voudrais à présent en relire certains. Mais je n’en ai plus aucun à la maison. Et quant à savoir lesquels j’ai le plus aimés et que je voudrais relire, pensez-vous que je me souvienne des titres?
-- Vous n’êtes pas la seule dans ce cas, lui ai-je répondu. Très vite, dans une vie, nous perdons le compte de nos lectures. Ce n’est pas grave, je crois. Nous devons l’accepter.
-- Vous avez sans doute raison, m’a-t-elle répondu, d’un air un peu méfiant. On ne m’avait jamais dit cela. (À présent, je la considérais avec plus d’attention, tandis qu’elle regardait ailleurs. Hésitante. Préoccupée. Elle a repris.) J’ai une amie qui note tout ce qu’elle lit, depuis toujours. Longtemps elle a pris ces notes dans des cahiers. Aujourd’hui, j’ai cru comprendre qu’elle utilise un logiciel informatique. Elle peut vous dire quel livre elle lisait en tel mois de telle année, quel en est l’auteur et quel en est le sujet, et surtout si elle l’a aimé, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout. 

Alors, elle a ri. Juste un tout petit rire du bout des lèvres. Je me suis dit qu’avec tout ce noir qu’elle portait, la vie de cette femme n’avait peut-être pas été rose tous les jours. Un jeu de mot facile, que gardais pour moi. J’ai répondu:
-- Et que fait-elle, votre amie, quand d’un livre, elle ne lit que quelques pages?
-- Elle s’interdit ce genre de pratique. (Et la petite dame a ri de nouveau. C’était le rire d’une souris malicieuse. Et noire dans le gris du soir.) Si vous la connaissiez. Elle est sérieuse. Elle lit les livres, un seul à la fois, et toujours de la première à la dernière ligne.
-- Je crois que je n’aurais rien lu, quant à moi, si je n’avais lu que des livres entiers. Et si, ceux que j’ai lus, je ne les avais lus qu'une fois. 
À ce moment, son regard a cherché le mien. 
-- Mais, Monsieur le bouquiniste, a-t-elle dit alors, ne seriez-vous pas plutôt professeur de lecture? 
J’ai ri à mon tour et, sans savoir comment ni pourquoi cette idée me traversait l’esprit, je lui ai répondu:
-- Ou peut-être horloger. 
Alors, elle a tourné la tête. Elle n’a plus rien dit. Avait-elle connu mon prédécesseur, Grégoire Sperius? Habitait-elle dans le quartier? Je n’ai pas osé lui poser la question. Finalement, elle a emporté quatre minces volumes jaunes, des éditions du Masque, qu’elle a payés avec des pièces de monnaie. Je l’ai vu employer ses deux mains gantées de mitaines pour tirer celles-ci d’une bourse en tissus brodé. Les fins motifs rouges, verts, bleus m’ont évoqué les cultures andines. Une curiosité, probablement trouvée dans une boutique de commerce équitable. Car, dans mon imagination, il fallait que cette personne fréquente les boutiques de commerce équitable, les antennes de la Croix rouge, les endroits en plein air où l’on sert, les soirs d’hiver, des repas chauds à ceux qui n’ont pas de logis. Un paiement par chèque ou par carte de crédit m’aurait permis peut-être de choper son nom et son prénom. La prochaine fois, je lui proposerai le catalogue de l’exposition sur Vienne.

Le soir, après six heures, c’est le couvre-feu. Il nous est interdit de sortir. Mais notre quartier est si tranquille, si loin de tout, qu’il m’arrive de transgresser la règle. Je me glisse dehors, et je marche alors en rasant les murs, d’un réverbère à l’autre, comme font les chats.

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