Le libraire et l'étudiante 14 | Le frou-frou des étoiles

Roselyne savait ménager le suspense. Elle en était restée à cette image des danseurs quand, le premier soir, j’ai quitté son salon. Mais il était convenu que j’y reviendrais le lendemain. Et, cette fois, j’ai apporté des calissons et du champagne rosé. Nous avons repris nos places, moi dans un fauteuil profond, elle sur une banquette qui me paraissait un peu raide mais qui la faisait me dominer, de part et d’autre d’une table basse, aux pieds tarabiscotés, sur laquelle reposaient, outre les coupes à champagne, un cendrier en marbre noir, un coffret de cigarettes fines et un briquet. 
— J’y ai repensé la nuit dernière, j’ai refait des calculs, a-t-elle dit pour commencer. L’aventure a duré deux ans et demi. La première année, les protagonistes ont été discrets. Nous étions deux ou trois filles proches de Solange à soupçonner d’abord puis à savoir que ses rapports avec Grégoire n’étaient pas innocents. Qu’ensemble, ils ne faisaient pas que danser dans les bals. Solange était tellement heureuse de ce qui lui arrivait qu’elle devait se retenir d’en parler à tout le monde, et qu’elle n’a pas tardé à nous avouer dans quel hôtel ils se retrouvaient. C’était l’Hôtel Villa Rose, qui se situe au bas de l’avenue Bellevue, à l’angle du boulevard Auguste Raynaud, et donc à cent mètres de la boutique d’horlogerie dont vous avez fait une bouquinerie.
La patronne de l’hôtel portait sur eux un regard amical et protecteur. Elle suscitait leurs confidences. Parfois Grégoire l’aidait à remplacer une ampoule, un loquet de porte, un carreau pour lequel il avait apporté ce qu’il fallait de mastic. Ils en profitaient pour se parler à l’oreille, pour rire. Elle s’appelait Odile. Elle avait eu un accident qui lui avait fait perdre l’usage d’une jambe. Depuis, elle marchait avec une béquille et se déplaçait difficilement dans les escaliers qui conduisaient aux chambres. Mais, même sans qu’ils la louent au mois (Grégoire n’était pas riche), elle gardait une chambre, toujours la même, pour les deux amoureux. 
Elle semblait partager leur bonheur, ou revivre à travers eux un épisode de son passé. Les amants se retrouvaient à l’Hôtel Villa Rose l’après-midi et n’en repartaient qu’à la nuit tombée. Quand ils se séparaient sur le trottoir, ils n’étaient que des ombres. Et, alors que leurs visages s’étaient déjà effacés, leurs mains se recherchaient pour s’étreindre. Elles se joignaient dans le noir, se pressaient, s’élevaient à l’une puis l’autre bouches, se lâchaient enfin, puis revenaient une dernière fois se caresser encore. Pour ma part, avant d’être mariée, je n’étais jamais allée à l’hôtel avec aucun homme, et plus tard encore, avec personne d’autre que mon mari, quand nous étions en voyage. Et les autres filles qui étaient dans le secret paraissaient aussi peu expérimentées que moi. L’une, une fois peut-être, quand elle était étudiante à Paris, mais elle refusait d’en dire davantage. Si bien que nous ne passions pas devant la grille du jardin sans ressentir sur les joues le feu de l’interdit. 
L’audace de Solange nous stupéfiait. Nous l’enviions, mais nous ne le faisions pas sans deviner qu’un tel bonheur se paie au prix fort, avec des larmes et quelquefois du sang.
Les mois passaient, et les amants prenaient de moins en moins de précautions. Les affaires de Serge et Antoine semblaient se compliquer. La justice avait été saisie sur des questions de fraudes concernant l’octroi de permis de construire et de marchés publics. Serge ne devait sa puissance qu’aux faveurs que lui accordait le maire de la ville. Et celui-ci paraissait en danger. À Nice, il pouvait passer pour un condottiere brillant et chaleureux, sur le plan national il devenait, pour la majorité présidentielle, un allié encombrant. Sa chute semblait inéluctable. La presse qui le montrait fumant de gros cigares, un rictus moqueur et sinistre à la bouche, n’en faisait plus mystère, et on discutait pour savoir quelles autres personnalités locales tomberaient avec lui. Des enquêteurs avaient déjà perquisitionné dans les bureaux de plusieurs entreprises, et épluché les comptes rendus des séances du conseil municipal. Serge avait à cause de cela d’autres chats à fouetter, qu’à s’occuper des infidélités de sa femme. Lui-même avait des maîtresses. Lui-même s’était mis au cigare et portait des Ray Ban. Il s’empâtait à force de repas au restaurant et d’alcools. Si bien que nos amants ne se donnaient plus la peine de se cacher.
Cela se voyait à la plage. Solange savait à peine nager. Deux ou trois brasses et il fallait qu’elle reprenne pied. Dans l’anse que forme la Baie des Anges au pied de Roba Capeu, la plupart du temps, elle restait assise sur les galets. Elle regardait les autres se mouvoir en ombres chinoises dans le scintillement éblouissant de la mer, puis, quand ils revenaient, grelottant de froid lorsque c’était l’hiver, elle les aidait à se sécher en leur tendant une serviette, en leur frictionnant le dos (Allons, baisse-toi, tu es trop grand), avant de se tourner elle-même sur le ventre, et d’indiquer d’un geste de la main, le bras tordu, au baigneur qui venait d’arriver et dont la silhouette lui obscurcissait le ciel, l’endroit des épaules ou des cuisses où il devait lui passer de la crème solaire. Mais quand il arrivait que Grégoire soit soudain avec nous, le spectacle devenait tout différent.
Grégoire se dévêtait puis lui tendait la main. Alors, elle se levait et se laissait entraîner vers les vagues. Elle avait froid aux pieds, trépignait, s’écriait, mais très vite Grégoire s'affaissait, s’immergeant dans l’écume jusqu’au menton, et Solange savait ce qu’il lui restait à faire. Elle montait sur son dos, s’agrippait des deux mains à ses épaules ou à son cou, l’embrassait sur la joue, et Grégoire s’allongeait alors dans la mer et se mettait à nager, comme aurait fait un cheval, droit vers l’horizon.
L’équipage qu’ils formaient ainsi était la plus belle chose qu’on puisse imaginer. Pour la petite communauté que nous formions, Solange et Grégoire semblaient sortis des mythologies antiques et prêts à y retourner. Mais il y avait aussi les cérémonies de la nuit sur lesquelles il me faut revenir.
Grégoire avait pris cette habitude, les soirs de bals, de remonter sur scène lorsque l’orchestre l’avait quitté. Il était tard, la fête était finie, on ne dansait plus. Les musiciens étaient descendus sur la piste et s’étaient mélangés à la foule parmi laquelle circulaient les derniers verres de bière et de vin. Grégoire nous avait rejoints, il parlait avec nous, Solange le regardait. Puis soudain il disait, Attendez, vous allez voir, et il s’élançait vers l’estrade où il s’emparait de sa clarinette et se mettait à jouer.
Tout seul. Ô la musique qu’il jouait alors! Ce n’était plus du jazz, son propos se déroulait sans phrases, sans thème mélodique, ni tonalité. C’était juste la musique du vent dans les roseaux qui poussent sur le sable et qui se frôlent, la nuit, là où les fleuves côtiers se jettent dans la mer, en Corse ou en Provence, et où des crapauds coassent mystérieusement dans l’eau douce qui les baignent.
Ô la lune sur ces roseaux, Ô les étoiles qui y veillent!
Il faut dire ici que nous voulions que Grégoire fût gitan. Parmi les lieux qu’il mentionnait, où il avait appris son métier d’horloger et où il l’avait exercé avant de venir chez nous, il y avait Arles, les Saintes-Maries-de-la-Mer et Ajaccio. Cela nous avait suffi. Autour de ces trois noms de villes, nous avions brodé une légende. Faite de destins lus dans la paume des mains, de paniers d’osier, de rémouleurs de couteaux, de roulottes, une légende peuplée d'ours et de singes, traversée par des processions, égaillée par les guitares, les voix rauques des hommes et la grâce des danseuses dont les bras et les mains forment des anses mouvantes comme des flammes. Et Grégoire n’avait pas démenti, ni confirmé non plus. Mais, à nos oreilles au moins, la musique qu’il jouait parlait de tout cela.
Elle était comme un souffle. Le froissement, le frou-frou des étoiles dont parle Arthur Rimbaud.
La première fois, certains disent qu’il a tenu près de cinq minutes tout seul, devant la foule d’abord distraite, bruyante, puis qui s’est tue, tournée vers lui, sans comprendre à quel prodige elle était en train d’assister. Puis, le batteur (il s’appelait André, je crois) fut le premier à aller le rejoindre. Il s’est assis à sa batterie, et très doucement d’abord, seulement avec les balais, il a soutenu le vol interplanétaire de son camarade. Puis ce fut la bassiste (oui, c’était une fille. Je la vois, en marchant vers l’estrade, la tête baissée pour se donner du courage, se rattacher les cheveux qu’elle avait châtains et retrousser ses manches), puis le pianiste, et enfin la trompette tenue par Edmond Lemerle lui-même.
À la fin, tout le monde tapait dans ses mains. La musique maintenant ressemblait à du negro spiritual, ou à une fanfare joyeuse de la Nouvelle Orléans. Et cette extraordinaire prouesse, nous le savions tous, était dédiée à la seule Solange, que le clarinettiste saluait de loin, vers laquelle nous étions nombreux à nous tourner, élargissant le cercle autour d’elle, et qui fondait en larmes.
Elle m’avait montré une carte postale que Grégoire lui avait envoyée (car il ne manquait pas de lui écrire), qui montrait, au recto, la Madonna del Parto de Piero della Francesca (il voulait un enfant d’elle), tandis qu’au dos on pouvait lire, écrits de sa main, deux vers de Guillaume Apollinaire : “Et nos baisers mordus sanglants / Faisaient pleurer nos fées marraines”.

Commentaires

Numa a dit…
Prenant, comme toujours.
(N’est-ce pas un « fouillis » d’étoiles dont parle Rimbaud ?)
Bonjour Numa,
Oui, l'image est un peu folle, d'autant que Rimbaud marque bien qu'il écoute ces étoiles froufroutantes. Mais c'est bien de lui...
"Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou" (Ma Bohème, 1870)

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