Le libraire et l'étudiante 15 | Le récit d'Éléonore

Je me suis rendu à la Villa Cameline. Je n’avais jamais jusque là gravi l’avenue Mon plaisir. L’architecture de la Villa Cameline a quelque chose d’organique qui fait songer à un coquillage. On la verrait au fond de la mer habitée par des poissons. Et on se dit que quelqu’un avait dû la rêver avant de la construire. Les choses en rêve sont compliquées. Le désir y circule comme il veut, sans rencontrer trop d’obstacles, ou alors il les contourne. Les escaliers sont larges et se prêtent aux explorations. Sur les paliers on a le choix entre plusieurs perspectives, certaines portes sont fermées, mais pas toutes. 
Éléonore m’a accompagné jusqu’au bas des escaliers. Puis elle m’a invité à explorer les lieux sans elle, librement. Elle a dit: 
-- Je vous attends à la terrasse. Nous prendrons le café. 
Roberte Jausiers occupait, au deuxième étage, qui est le plus haut, une grande chambre et un salon. À voir un Mac Air abandonné sur le lit défait, des valises ouvertes et des vêtements gisant là où ils avaient été ôtés, il était clair qu’Éléonore avait trouvé une place qui lui convenait dans le nid de la défunte. Le reste de l’étage était aménagé en bibliothèque. Celle-ci renfermait les archives du couple. J’ai avisé des cartons qui portaient, sur des étiquettes, des indications manuscrites de noms, de lieux et de dates. Chacun était consacré à une Célébration. Deux de ces cartons étaient ouverts sur une longue table de bois équipée de lampes, de règles, de crayons et de loupes. Au premier étage et au rez-de-chaussée, les salles étaient vides. Il n’y restait que des cheminées dont on devinait qu’elles n’avaient plus servi depuis fort longtemps. Les sols et les murs étaient lisses. On voyait sur le sol, mis à part la poussière, les fines plumes d’oiseaux et les feuilles d’arbres que le vent avait arrachées au jardin et portées là par les fenêtres ouvertes, et l’impression d’abandon était renforcée par des ajouts de plâtre qui avaient envahi, au gré de travaux successifs de réparation, suite à des infiltrations d’eau, l’espace couvert par des peintures défraîchies. 
La terrasse se situe à hauteur du premier étage. Quand je l’ai rejointe, Éléonore avait allumé une cigarette et mon café était servi. Je me suis assis en face d’elle. Elle a dit: 
-- Julien Detembel est venu hier déjeuner avec moi. Julien Detembel était le notaire de Renée Jausiers et son ami. Son confident. Il voulait me parler d’elle. Ce qu’il m’en a dit est assez important pour que je vous en fasse part. Vous savez que le veuvage de Renée a duré dix ans qu’elle a passés ici. Or, ces dix années ont été partagées en deux périodes. Des périodes bien distinctes, même si le passage de l’une à l’autre paraît difficile à dater de manière précise. Pour le dire simplement, il y a eu une première période durant laquelle Renée s’est comportée comme la veuve d’un artiste international, animée par le souci de valoriser son héritage et de prolonger son œuvre. Tandis que, dans une seconde période, son mode de vie a été celui d’une vieille résidente étrangère, habituée à Nice, et qui ne souhaitait rien tant que profiter du climat et de certaines commodités proposées par la ville aux personnes comme elle.
Dans la première période, qui a duré quatre ans, elle a effectué de nombreux allers-retours à New York et dans d’autres villes où des expositions étaient consacrées au travail de Frédéric et Renée Jausiers, où les dates anniversaires de certaines Célébrations les plus marquantes donnaient lieu à des colloques, à l’occasion desquels des chercheurs se proposaient d’évaluer à nouveau frais l’œuvre du couple. Ils s’efforçaient de la relier à d’autres et de mieux la comprendre en l’inscrivant l’intérieur d’un mouvement plus large de l’art contemporain.
Quand elle était à Nice, Renée recevait des étudiants français et étrangers, elle répondait à leurs interviews et leur ouvrait toutes les archives rapportées de New York. Julien Detembel raconte que certains chercheurs ont poursuivi leurs travaux à la villa durant des semaines, qu’il leur arrivait même de dormir sur place, Renée les autorisant à déplier leurs sacs de couchage dans la bibliothèque, puis, le matin, à prendre leur douche derrière la maison, dans le jardin. Elle-même ne manquait aucune des expositions organisées dans les musées et les galeries de la ville, où sa figure était devenue familière à tous les amateurs, où des journalistes de Nice-Matin venaient l’interroger. Puis, elle allait visiter les artistes locaux dans leurs ateliers, et elle leur proposait quelquefois d’exposer chez elle certaines de leurs œuvres. Elle se voulait une découvreuse de talents. Et les expositions qu’elle organisait attiraient beaucoup de monde, même des représentants de la presse nationale, à cause du prestige de son nom, bien sûr, mais aussi à cause de la beauté du lieu, du charme des convives, des verres de vin, des parts de pizza et de pissalière qu’on dégustait sur cette terrasse, dans une obscurité presque complète, où l’on ne savait jamais très bien à qui au juste on s’adressait, qui vous demandait de bien vouloir regarnir son assiette en la glissant entre vos mains, puisque vous vous trouviez plus près de la table, tandis que la villa restée éclairée de l’intérieur laissait voir, par les fenêtres ouvertes, les silhouettes des visiteurs qui s’y attardaient comme des phalènes derrière les vitres d’une lanterne. Si bien qu’il ne serait pas totalement injustifié de prétendre que deux ou trois carrières ont débuté ici.
Renée a-t-elle songé à faire de la Villa Cameline un musée? Sans doute. Mais elle y a vite renoncé. L’objectif n’était pas à sa portée. L’autre option consistait à faire don des archives à un musée déjà existant qui saurait leur faire une place. Ce qui signifiait, non seulement les conserver mais aussi les ouvrir au public et les mettre en valeur. Des pourparlers ont eu lieu, auxquels Julien Detembel a été associé, entre Renée d’une part et le Centre Pompidou à Paris, puis le MOMA à New York. Les tractations ont duré des mois, elles ont autorisé quelques espoirs mais n’ont pas abouti. Il faut comprendre, me dit Julien Detembel, que ce qui avait fait le charme des œuvres signées par le couple tenait à leur caractère éphémère. On ne parlait pas d’objets mais de fêtes. Au mieux, pouvait-on y voir ce qu’on appelle, dans le vocabulaire de l’art contemporain, des installations. Chacune d’entre elles était étroitement associée à un lieu, et la fête une fois terminée (qui ne durait jamais ni plus ni moins qu’une semaine), on n'y revenait plus. Les traces sur place étaient effacées. Il n’en restait que des vestiges que les Jausiers emportaient avec eux pour les conserver dans leur immense atelier de New York.
Au moment où les œuvres les plus cotées de l’art contemporain étaient celles capables de s’imposer de manière vertigineuse ou tellement provocatrice dans les jardins du château de Versailles, de remplir les salles les plus vastes ouvrant sur des parcs arborés, eux-mêmes plantés de mobiles de Calder ou de Balloon Dogs de Jeff Koons, des registres remplis de notes, de photos et de dessins avaient peu de chance de séduire les directeurs des institutions d’importance internationale qui se livraient, entre eux, à une concurrence féroce.
Renée a fini par faire don de la documentation annexe, essentiellement constituée de livres d’art, à la bibliothèque de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. Le reste, elle l’a conservé. C'était la totalité des courriers échangés avec les personnes impliquées dans la préparation de ces manifestations, les devis, les factures, les guides touristiques, les billets d’avion, les tickets de métro, les plans des villes et des immeubles investis, les coupures de presse que Frédéric avait pliés, découpés, annotés de sa main, comme il avait l’habitude de faire, avec des crayons gras, des pinceaux, des feutres de toutes les couleurs. 
Elle a été assez fine et assez obstinée pour obtenir, de trois étudiants de la Villa Arson, qu’ils l’aident à classer et répertorier l’ensemble de ces documents. Ceux-ci ont consacré à cette tâche une pleine année universitaire, et ils ont documenté leur démarche à chacune de ses étapes, pour faire de cette documentation une œuvre qui, à son tour, a pu être montrée dans une importante galerie de Barcelone, je crois. 
Et quand tout ce travail a été terminé, quand René a été définitivement satisfaite du résultat obtenu, qu’elle a remercié dignement les trois jeunes gens (une fille et deux garçons) qui s'étaient dévoués à cette mission, qui étaient devenus des amis et qui ne devaient plus cesser de revenir vers elle, à intervalles réguliers, au cours des années suivantes, de l’accompagner dans sa nouvelle vie, puis ses derniers moments, elle a fermé la bibliothèque et ne s’est plus intéressée à ce que celle-ci contenait, se détachant ainsi de son propre passé et de celui de Frédéric.
Renée Jausiers, à partir de ce moment, est devenue une autre.




Commentaires

Dvorah a dit…
J'ai photographié le même vélo au même endroit !
Numa a dit…
Fascinant, d'autant plus avec les photos !

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