Le libraire et l'étudiante 16 | Un rêve de vernissage

J’ai rêvé que Grégoire Sperius jouait de la clarinette sur la terrasse de la Villa Cameline. C’était un soir de vernissage. L’exposition était consacrée à Victor Robert et celui-ci était alors, non pas l’inconnu qui était entré dans ma boutique pour la première fois quelques jours auparavant, mais l’un de mes plus anciens camarades.
J’étais venu là en compagnie de Ferdinand Cercamon et de sa femme Maryline. J’étais vieux et veuf comme je suis aujourd’hui. Pourtant, par instants, je croyais apercevoir Marguerite au milieu des autres. Et elle était jeune alors, et je n’en étais pas surpris, mais elle était toujours un peu trop loin pour que je puisse l’atteindre. Cela ne m’inquiétait pas, elle paraissait heureuse, elle parlait avec toutes sortes de personnes, et je me disais que je la rejoindrais plus tard et que nous rentrerions ensemble.
Je me voyais déjà rentrer en sa compagnie dans la ville déserte et éteinte. Nous marchions sous des platanes, en compagnie de Ferdinand et Maryline, comme nous l’avions si souvent fait tout au long de notre vie. Nous étions seuls tous les quatre à contourner des squares, à découvrir dans la nuit des perspectives inédites, bizarrement éclairées par des réverbères dignes de Conan Doyle ou de Mary Poppins. Puis de nouveau j'étais seul dans la fête.
Grégoire Sperius quittait quelquefois la clarinette pour jouer du saxophone, et je me disais que son jeu s’était beaucoup perfectionné au cours des derniers mois. Qu’il ne s’agissait plus de musique de bal, mais d’un jazz authentique et toujours inventif. Yvonne était venue, entourée de sa brigade habituelle de belles personnes. Et soudain, en la voyant, je me disais qu’Yvonne n’était autre que Louise. La Yvonne jeune et amoureuse de Grégoire, dont Roselyne m’avait raconté l’histoire, n’était autre que la Louise beaucoup plus âgée maintenant, qui s’était présentée dans ma boutique et avec laquelle j’étais devenu ami. Tout à coup, la chose me paraissait évidente. Comment n’y avais-je pas songé plus tôt? Comment avais-je pu écouter le long récit de Roselyne, dans le salon situé au-dessus de sa mercerie de la rue Vernier, sans comprendre que celle qu’elle appelait Yvonne n’était autre que Louise?
L’histoire d’Yvonne et Grégoire finissait mal. Un jour, le maire de la ville s’enfuyait à Punta del Este en Uruguay, et Serge, qui faisait partie de sa garde rapprochée, s’enfuyait avec lui, en emmenant Yvonne et leur fille. Comment Yvonne avait-elle pu se laisser convaincre de partir avec ce mari qu’elle n’aimait plus depuis longtemps, qu’elle trompait éhontément et qui lui-même la trompait, l’histoire ne le disait pas. Personne ne le savait. Sans doute Serge disposait-il depuis le premier jour de quelque moyen de la contraindre qu’il savait pouvoir utiliser au moment opportun, quand il en aurait envie, quand cela arrangerait ses affaires, quand, pour l’autre, cela ferait le plus mal, et sans doute ce moyen s’appelait-il Ameline, qui n’était autre que leur fille, dont il prétendait avoir la garde en cas de séparation, qu’il était prêt à enlever, ou à faire enlever, pour l’emmener avec lui à Punta del Este, par-delà les mers. D’autres témoins bien informés évoquaient les parents d’Yvonne qui se seraient endettés dans des affaires hasardeuses, à la limite de la légalité, et auxquels Serge aurait prêté de l’argent. Un argent dont Serge n’avait jamais réclamé le remboursement, et que ceux-ci auraient été bien en peine de lui rembourser, mais que le prêteur pouvait leur réclamer à tout moment.
Le fait est qu’elle était partie et que Grégoire Sperius restait seul désormais, et qu’il ne s’était jamais remis de cette séparation. Il avait remisé sa clarinette. Il avait quitté l’orchestre d’Edmond Lemerle et personne ne l’avait jamais plus entendu jouer de son instrument dans les bals des quartiers nord. Il arrivait qu’on l’y voie encore. Il venait seul, il se tenait au milieu de la foule, sans boire, sans danser, sans parler à personne. Parfois une femme disait à une autre, Regarde ce monsieur qui parait si triste, n’est-ce pas Grégoire Sperius? Et l’autre acquiesçait de la tête. Les femmes et les jeunes filles se sont toujours beaucoup intéressées à Grégoire Sperius. Plusieurs auraient été volontaires pour le consoler. Elles ne se seraient pas fait prier. Elles auraient su comment s’y prendre. Mais Grégoire Sperius ne voulait être consolé par personne. Il avait joué et il avait perdu. Il avait eu ce qu’il voulait et maintenant il payait. C’était aussi simple que cela.
Mais d’autres témoins prétendaient qu’on entendait quelquefois le son de sa clarinette, la nuit, dans la rue des Roses. Que celui-ci continuait d’en jouer dans la cave de sa boutique. Qu’un autre artiste niçois, Ernest Pignon-Ernest, l’avait découvert lorsque Grégoire se produisait encore dans les bals, qu’il était devenu son ami, qu’il l’avait associé au long travail que lui-même réalisait alors dans les rues de Naples, puis qu’il l’avait introduit dans le monde du jazz professionnel du plus haut niveau, où Grégoire s’était fait connaître sous un autre nom et au sein duquel il poursuivait sa carrière.
Certains trouvaient une ressemblance étonnante entre Grégoire Sperius et Louis Sclavis. D’autres citaient le nom de Sébastien Chaumont. Rien n’était sûr. Seulement qu’il jouait, ce soir-là, à la Villa Cameline et que son style évoquait plutôt celui d’Albert Ayler.
Par instants, Marguerite m’apparaissait de loin, et je la voyais bavarder et rire avec le même garçon que je ne connais pas, mais chaque fois je l’oubliais, je n’en tenais pas compte, refusant de m’inquiéter, de me demander si, au moment de partir en compagnie de Ferdinand et Maryline, je saurais la retrouver parmi cette multitude de corps et de visages qui nous entouraient, si elle serait bien avec nous, ou si je devrais me laisser convaincre de m’en aller sans elle, dans les rues vides et obscures, comme cela m’était arrivé si souvent de le faire dans les premiers temps de notre relation, où le père de Marguerite ne voulait surtout pas de moi pour gendre, où elle-même hésitait, tergiversait de toutes les manières possibles, à me rendre fou.


Chaque fois mon attention était de nouveau requise par l’image de Victor Robert qui était resté à l’intérieur de la Villa, et que j’apercevais à travers les fenêtres largement ouvertes, en train de discuter avec des inconnus qui s’intéressaient à sa peinture, dont certains peut-être semblaient disposés à acheter une pièce et s’enqueraient des prix. Mais surtout je savais qu’il était avide de parler de New York avec toutes les personnes qui connaissaient cette ville et qui l’aimaient, avec lesquelles il pouvait évoquer tel coin de rue où une laverie, un mini-supermarché, un diner restait ouvert toute la nuit.
Les toiles immenses de Victor étaient derrière lui, il leur tournait le dos tandis qu’il parlait, et sa silhouette, très floue et mouvante, se superposait à elles comme si elle devait s’y incorporer, y laisser son empreinte. Victor, vu de loin, dans la clarté qui remplissait la Villa et qui éclaboussait la nuit comme un jaune d’œuf qui crève, dans le brouhaha des voix et les douces stridences de la musique de Grégoire Sperius, devenait le fantôme de sa propre peinture. Tout se passait comme si celle-ci lui avait offert un cadre où évoluer mieux conforme à son désir, où les traits de son visage s’effaçaient, où il ne resterait de lui qu’une ombre pourtant reconnaissable, comme celle de Cézanne, réduite à presque rien, qu’on voyait figurer dans certaines de ses œuvres.
Puis, Éléonore venait me voir. Elle me disait:
-- Paul, êtes-vous content de cette soirée? Bientôt ils vont tous partir. J’espère que vous ne me laisserez pas dormir seule dans cette grande maison, au milieu de tout ce désordre?
Et sa main se posait sur mon bras, et ma main se posait sur la sienne.
-- Mais je ne vois pas Renée, disais-je.
-- Oui, je sais. Moi non plus, je ne la vois nulle part. Je me demande si elle ne serait pas déjà morte, si nous ne nous serions pas pris les pieds dans la chronologie. Parce que ces soirées de vernissages avaient bien lieu de son vivant, vous en êtes d’accord? Et, à ce moment-là, nous n’étions, ni vous, ni moi, concernés par la chose.
-- Nous ignorions alors, l’un comme l’autre, l’existence de la Villa Cameline. C’est ce ce que j’avais cru comprendre, en effet. Mais, dans ce cas, pouvez-vous me dire ce que nous faisons ici?


Puis, le décor changeait. C’était toujours la nuit, mais cette fois j'étais assis sur un banc, devant le canal Saint-Martin. Je me trouvais seul et la minuit était passée depuis longtemps. Il faisait froid et j’avais relevé le col de ma veste, enfoui mes mains dans les poches. Les quais étaient déserts. La seule présence humaine était celle d’un clochard que j’entendais beugler par instants, sans le voir, du côté de la Villette. Puis elle est arrivée. C’était une forme blanche, je n’avais pas besoin de la regarder pour savoir que c’était elle. Elle s’est approchée, maintenant elle était assise à côté de moi. Elle a dit:
-- Cela ne t’ennuie pas que je t’apparaisse ici? Je peux repartir.
-- Bien sûr que non, tu le sais bien, je t’attendais.
-- Non, je ne le sais pas. Je ne l’ai jamais su.
-- Tu n’as jamais été certaine que je t’aimais. En dépit de toutes ces années, en dépit de nos enfants, je n’ai jamais réussi à t’en convaincre, tu n’as jamais voulu le croire.
-- Je gardais cette inquiétude. Il fallait que je me protège, que je me défende. Et toi, tu t’en allais dans ton garde-meuble, faire je ne sais quoi avec tes livres.
-- Nous en avons tellement souffert.
-- J’aurais voulu être seule au monde avec toi.
-- Nous avons toujours été seuls au monde.
-- J’aurais voulu partir avec toi.
-- Et maintenant, tu es partie sans moi, tu m’as laissé. Je n’ai pas pu te retenir.
Nous nous sommes tus. Un peu de vent s’est levé, il faisait plus froid, j’avais peur qu’il l’emporte. Sur la berge opposée, on voyait l’enseigne d’un restaurant fermé. C’était le Bar du printemps. Un jour que nous nous promenions dans Paris, la pluie s’était mise à tomber et nous y étions entrés. Il y avait beaucoup de monde au comptoir et toutes les tables semblaient occupées. Mais la serveuse nous en a trouvé une dans l’encoignure d’une porte, et nous nous sommes installés là. Et nous avons observé.
-- Il y avait l’odeur du canal et celle de la pluie, a dit Marguerite près de moi.
-- L’odeur de la vase, de la laine mouillée et de la friture, ai-je ajouté. 
Le comptoir était tenu par un homme qui servait des blancs secs et des bières. Et derrière lui, on apercevait la cuisine dont la porte battait et où une femme, la sienne sans doute, faisait frire des côtes de veau avec des navets. L’odeur du vinaigre qu'elle ajoutait. Dehors, la pluie était douce comme de la soie.
-- Ils ont mis longtemps à nous servir, disait maintenant Marguerite, mais nous n’étions pas pressés. Tu as commandé une petite carafe de vin rouge, et nous pensions la même chose sans avoir besoin de nous le dire.
-- Nous pensions si souvent la même chose, nos pensées et nos paroles se faisaient écho, comme si nous avions été élevés ensemble, comme si nous avions été frère et sœur, tandis qu’au contraire, nous étions comme Montaigu et Capulet. Comme chien et chat.
-- Nous aurions voulu être à leur place. Nous pensions alors que avions eu tort de ne pas nous enfuir ensemble quand nous étions jeunes, tort de ne pas nous échapper de Nice et de l’entourage de nos familles respectives.
-- Nous nous serions établis là, ai-je dit. Au bord du canal, celui-ci ou un autre. Avec le temps, nous aurions chopé l’accent parisien, nous aurions oublié Nice et nous aurions toujours travaillé ensemble. Nous serions devenus les personnages d’un roman de Georges Simenon. Nous aurions vu passer les péniches.
-- Tu aurais pris une maîtresse. 
-- Je n’ai jamais eu de maîtresse. Seulement toi.
Le jour commençait à se lever. Nos mains, posées sur le banc, s’étaient rapprochées. Elles se frôlaient. Déjà mon petit doigt s’accrochait au sien. Mais le ciel blanchissait trop vite et elle a disparu.

Commentaires

Numa a dit…
Image et son, dessin et musique. Et fantômes. Très doux.

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