Le libraire et l'étudiante 17 | Le goût des langues

L’étroitesse de ma boutique m’incite à beaucoup sortir. Je découvre ainsi, chaque jour un peu mieux, mon nouveau quartier et je mesure combien il me reste à découvrir. Je suis devenu familier des laveries. Elles m’intimidaient lorsque je suis arrivé ici. Aujourd’hui je trouve distrayant d’y porter mon linge et de m’asseoir avec un livre devant la machine qui tourne, non sans guetter du coin de l’œil le moment où le soleil inondera la vitrine. Il faut dire que le froid est revenu. J’ai pris l’habitude d’aller faire un tour au Parc Chambrun en fin d’après-midi. Hier, j’y ai rencontré Adrien Faucheux. Il était assis sur un banc. Quand il m’a vu, il a levé une main, comme un chat porte-bonheur, et je me suis dirigé vers lui.
Voici quelques jours, je m’étais rendu à son domicile, comme il m’avait invité à le faire, pour inventorier sa bibliothèque, mais ce jour-là il n’avait guère envie de parler. Il était sombre, il semblait m’éviter. Si bien que j’ai travaillé en silence, séparant les livres que j’ajouterais à mon catalogue de ceux que j’enverrais chercher par de jeunes collègues, et qui seraient proposés à prix modiques sur les étaux du marché aux livres, un samedi matin, place du Palais de Justice. 
Son humeur à présent était toute différente. Le ciel était voilé. Adrien Faucheux était assis au pied du monumental kiosque à musique, intitulé Temple de l’amour, où une jeune femme essayait des poses empruntées au vocabulaire de la danse classique. Devant elle, un appareil photo était posé sur un trépied, et un homme s’inclinait pour l’actionner sans faire aucune remarque ni donner à son modèle aucune consigne.
-- Vous aussi, vous aimez cet endroit, m’a dit Adrien Faucheux. J’y ai passé des heures délicieuses. Maintenant il me parait un peu trop éloigné de mon domicile. C’est un long et dangereux voyage pour moi de venir jusqu’ici.
-- Vous emportiez avec vous André Dhôtel?
-- Oui, et beaucoup d’autres. À présent, au contraire, comme vous le voyez, je m’y entraîne à ne pas lire.
-- Les livres continueront de vous accompagner. Vous pourrez en écouter des versions sonores.
-- Oui, bien sûr, c’est prévu. Je suis en contact avec une association dont le but est d’aider les personnes comme moi à s’adapter à la cécité qui vient. Les animateurs sont compétents et très gentils. J’ai déjà décidé que je commencerais par écouter À la recherche du temps perdu. Il y a longtemps que je tiens cette œuvre en réserve. Je compte qu’elle occupe mes nuits d’insomnie pendant plusieurs mois. Puis, ce sera le Quichotte de Cervantes. Puis, Moby Dick. Pour la quatrième place, le choix est encore incertain, mais vous voyez que j’ai de la marge. Je m’exerce aussi à me souvenir des bonnes heures de ma vie. Ici même, par exemple, j’ai fait une rencontre que je n’oublierai pas.
-- Avec une dame, peut-être?
-- Non, pas avec une dame. Avec un jeune garçon. Ô ne vous effrayez pas. Ce ne fut pas La mort à Venise dans l'adaptation de Luchino Visconti, seulement la rencontre d’un élève.
-- Vous voulez me raconter?
-- Pourquoi pas? C’est une assez longue histoire, mais quand nous aurons trop froid, vous me raccompagnerez chez moi, et en récompense je vous offrirai un verre de porto. Maintenant, asseyez-vous. J’ai dit que tout avait commencé ici.
Je me suis assis près de lui. Adrien ne me regardait pas, il regardait en l’air, du côté de la lumière, et il souriait.
-- C’était à l’automne, celui de la deuxième année de ma retraite, il y a donc un peu plus de douze ans. Je me souviens que j’étais occupé à lire une nouvelle de Robert Louis Stevenson, Le Pavillon sur la lande. Vous connaissez?
-- Ne figure-t-elle pas dans les Nouvelles Mille et Une Nuit? Je me souviens de l’édition que Christian Bourgois en avait donné en 10/18, avec une introduction de Francis Lacassin.
-- C’est une des plus belles choses qu’on puisse lire. Une histoire d’amour, en même temps que de brigands. Un jeune homme tout à fait solitaire va camper au milieu des dunes qui regardent la mer, et dans ce paysage nordique, désertique, il rencontre la personne qui le fera revenir dans le monde, accepter le danger et se battre pour elle. Or, devant moi, ici même, il y avait cinq ou six gamins qui jouaient au ballon. Je ne faisais pas attention à eux. Le soir tombait et j’étais captivé par ma lecture. Conan Doyle, je crois, parle de cette nouvelle comme d’un chef d’œuvre absolu. Puis soudain j’ai levé le nez et j’ai vu l’un des enfants qui se tenait debout, tout près de moi, et qui disait, Monsieur, monsieur, vous avez froid. Je n’ai pas compris, d’abord. J’étais tellement surpris. Que dis-tu, mon petit? lui ai-je répondu. Et lui a ajouté, Je dis que vous avez froid, monsieur. En tenant votre livre, je vois que vous tremblez.
Personne ne m’avait jamais parlé ainsi depuis que maman était morte. Avec tant de sollicitude. J’étais tellement stupéfait et ému, que j’ai voulu cacher mon trouble en me levant aussitôt. J’ai glissé mon livre dans la poche de mon manteau et j’ai dit, Ô tu as raison, je crois. Heureusement que tu es là. Tu es tellement gentil. Comment t’appelles-tu? Le garçon s’appelait Hocine. Ce soir-là, nous n’en avons pas dit davantage, mais je suis revenu au Parc Chambrun dans les jours qui ont suivi, et nous sommes devenus amis.
Hocine était intrigué de me voir lire avec tant d’assiduité tandis qu’il jouait au football, et dès notre deuxième rencontre il m’a demandé si j’étais professeur.
-- J’étais professeur de grec et de latin, lui ai-je répondu. Mais maintenant, je suis à la retraite.
-- Moi, j’apprends le latin, a-t-il dit alors. Depuis la rentrée. Mais je crois que c’est trop difficile.
-- Qu’est-ce qui est difficile?
-- La grammaire. Je ne comprends rien à la grammaire.
-- Tu n’aimes pas la grammaire?
-- Si, je crois que j’aime. C’est pour cela que j’ai voulu faire du latin. Mais je confonds tout. Le professeur dit que je ne connais même pas la grammaire du français.
-- Et c’est vrai?
-- Oui, c’est vrai. Les verbes, les noms, les adjectifs, les sujets, je confonds tout.
-- Et tu voudrais apprendre?
-- Oui, je voudrais apprendre.
Je lui ai donné mon numéro de téléphone. La première fois, c’est sa mère qui m’a appelé. Ensuite, pendant plusieurs mois, il est venu chez moi deux fois par semaine. Parfois, c’était son père, parfois c’était sa mère qui l’accompagnait. Je leur faisais payer un prix modique, mais ils payaient. Et ils aimaient s’entretenir avec moi, à chaque occasion, aussi bien les parents que l’enfant. De cette manière, j’ai appris l’histoire de la famille.
Ils avaient quitté l'Algérie en 1993, à cause de la guerre civile qui sévissait chez eux. Ils avaient déjà deux enfants au moment de leur arrivée en France, des garçons. Hocine s’est annoncé plus tard, quand on ne l’attendait plus. Le seul vrai niçois de la famille, disait son père. Celui-ci conduisait les bulldozers, sa femme était aide-soignante à l’hôpital. Ils voulaient que je sache qu’ils étaient musulmans mais que le GIA avait commis des atrocités chez eux, qu'il avait terrorisé le pays et que, pour leur part, ils n’y retourneraient sans doute jamais.
À Hocine, quand nous étions seuls dans mon bureau, j’expliquais que la grammaire est quelque chose de difficile, que si quelqu’un lui avait dit l’inverse, il lui avait menti. Que je n’étais pas sûr qu’il soit amusant d’apprendre le latin, surtout au début. Que je n’étais pas sûr que ce soit indispensable ni même très utile. Mais que, si on y mettait toute la patience qu’il fallait, toute l’attention et tout le soin, alors on pouvait se passionner pour la façon dont les mots s'ordonnent et se métamorphosent dans les phrases. Et que le bruit qu’ils font en se frottant l’un contre l’autre pour trouver leur place est doux comme celui du papier de soie que l’on froisse, ou comme celui des ailes de papillon qui battent dans la lumière.
J’ajoutais que, pour entendre la grammaire, le bruit qu’elle fait, pour voir les mots dans leurs formes d’insectes aux ailes transparentes, pour bien lire, il était préférable que la langue nous résiste. Que, dans une langue qui nous est familière depuis l’enfance, on n’entend ni ne voit plus les mots, on s'attache seulement à ce que disent les phrases. On est subjugué par le message qui, le plus souvent, n’a pas grande importance. Qu’il avait donc une chance, lui, Hocine, de déchiffrer les textes écrits en français ou en latin avec le même émerveillement que les premiers savants ont connu lorsqu’ils ont percé les secrets de ceux hérités des civilisations égyptiennes ou mayas. Que ce serait comme aller à la pêche. Pendant très longtemps il ne se passe rien, et soudain on voit frétiller un poisson au bout de sa ligne. Allait-il quelquefois à la pêche? Oui, oui, avec son père et ses deux frères. Son père les emmenait tous les trois. Pendant ce temps, leur mère pouvait se reposer. Parfois elle restait à la maison. D’autres fois, elle venait avec eux. Elle s’asseyait dans les rochers qui sont au bout du Cap Ferrat, près du phare, vous connaissez monsieur? et, de loin, elle regardait ses quatre hommes qui pêchaient, sans presque rien se dire. Ils étaient beaux et forts. Vous imaginez comme elle était fière.
Pourtant, quelques années plus tard, le couple s’est séparé. Je n’ai jamais su pourquoi. Cela ne me regardait pas. Mais je sais que Hocine en a beaucoup souffert. Déjà il avait abandonné le latin. On ne lui avait pas permis de continuer, alors que maintenant il savait attraper les mots et les traiter comme il faut. Je veux dire qu’il connaissait leurs catégories grammaticales et qu’il était capable d’aller chercher leurs modèles dans le dictionnaire, et de les scruter pour mieux comprendre quelle forme ils avaient prise dans la phrase.
Les professeurs de son lycée lui ont fait honte de son mauvais français. Ils lui avaient donné à lire, je me souviens, le Supplément au Voyage de Bougainville, de Diderot, et Hocine ne pouvait pas le lire parce qu’il y voyait un éloge de l’inceste. Hocine était quelqu'un de très pudique. Il avait hâte à présent d’intégrer un lycée professionnel comme avaient fait ses deux frères aînés, qui maintenant étaient associés dans la gestion d’une petite affaire d’importation de produits alimentaires venus d’Algérie, ce qui les mettait en contact avec des oncles et des cousins qui étaient restés là-bas. Il voulait travailler avec eux, c’était son seul souhait, mais les professeurs refusaient de le laisser partir en lycée professionnel, ils insistaient pour qu’il passe un bac classique. Et, comme Hocine n’avait pas le niveau nécessaire pour réussir, et comme ses professeurs ne voulaient rien céder sur les exigences de leur enseignement, ils lui donnaient des mauvaises notes et le faisaient redoubler.
Hocine a eu honte du divorce de ses parents, je crois qu’il a eu honte de sa mère, et il a eu honte de si mal réussir au lycée. Le reste était prévisible, pourtant je ne l’avais pas imaginé.
Hocine ne venait plus chez moi. Il ne donnait plus de nouvelles. Trois ou quatre ans sont passés ainsi, puis un jour je l’ai rencontré dans la rue, entouré de deux hommes plus âgés que lui. Les trois portaient la longue barbe et le costume des wahhabites. Je me suis arrêté au milieu du trottoir. Quand il m’a vu, Hocine s’est dévissé la tête pour ne pas croiser mon regard. Depuis ce jour, j’ai vécu avec la peur de voir son portrait publié dans la presse. Chaque fois qu’un attentat était commis, chaque fois qu’on parlait des Français qui allaient s’engager en Syrie dans les rangs d'Al-Qaïda, je pensais à lui. Enfin, il y a quelques semaines à peine, j’ai rencontré sa mère sur la Promenade des Anglais.
Elle faisait du jogging et elle s’est arrêtée. Elle est venue vers moi, elle m’a dit les paroles les plus aimables, et elle m’a annoncé que Hocine était maintenant l’associé de ses deux frères, qu’ensemble ils gagnaient bien leur vie, et que d’ailleurs il s’était marié avec une femme d’ici, qu’ils avaient deux enfants, et qu’il était heureux.
-- Et vous n’avez pas essayé de savoir si...
-- Si les deux hommes plus âgés en compagnie desquels je l’avais rencontré étaient précisément ses frères?
-- Si vous devez l’imaginer encore en costume de wahhabite, avec une longue barbe.
-- Je me dis que s’il fait du commerce, s’il a une famille et que sa mère, qui a fui l’Algérie persécutée par le GIA et qui pratique à présent le jogging sur la Promenade des Anglais, m’affirme qu’il est heureux, peu importe qu’il porte la barbe et comment il s’habille. Il y a peu de chance qu’il veuille faire la guerre. Je me trompe peut-être, mais cette idée m’aide à dormir.
Nous étions arrivés au pied de son petit immeuble de l’avenue Sévigné. Dans les derniers cent mètres, Adrien Faucheux s’était appuyé à mon bras, et son souffle était devenu plus court. Il m’a reparlé du porto. Mais l’histoire se terminait là et je ne suis pas monté.
À mon retour, la nuit tombait. J’ai surpris deux adolescents qui s’embrassaient dans l’encoignure d’une porte. Savaient-ils combien ils avaient de la chance? Ils m’ont regardé et c’est moi qui ai détourné les yeux.

Commentaires

Numa a dit…
Le drame intimement mêlé à l'espérance. Un beau récit.

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