Le libraire et l'étudiante 18 | Il mio rifugio

Ma rencontre avec Adrien Faucheux m’a rappelé ce moment de ma jeunesse où je lisais Robert Louis Stevenson. Lorsque je conduisais des autobus et que j’écrivais des poèmes, je lisais ses récits, ceux de Kafka et de Borges, avec plus d’assiduité et d’attention qu’aucun poème. Et non seulement mes poèmes étaient inspirés par eux mais j’étais devenu, je crois, un personnage de leurs fictions.
Dans les premiers temps que j’ai connu Marguerite, nous allions souvent nous promener dans le jardin des Arènes de Cimiez, et nous finissions presque toujours par entrer au Musée Matisse où était exposé Fenêtre à Tahiti qui date de 1930, et chaque fois je lui disais que le yacht qu’on y voit était à mes yeux celui de Robert Louis Stevenson.
En quoi les nouvelles de ce vagabond écossais et tuberculeux me touchaient-elles si profondément, pourquoi étaient-elles si importantes pour moi, j’aurais été incapable de le dire, et aujourd’hui encore, si ce n’est que le sentiment qui me liait à Marguerite, et la résolution que j’avais prise d’en faire ma femme et la mère de mes enfants, associée à celle de devenir, pour ma part, conducteur d’autobus, entrait dans la question. Tout se passait comme si le double choix que je faisais de cette femme et de ce métier finissait de me séparer du monde d’où je venais et des autres hommes de mon âge. Tout se passait comme si, en fondant une famille, plutôt que rentrer dans le rang, j'eusse choisi de m’éloigner encore, de larguer les amarres. Et dans cette étrange posture où le hasard de l’amour m’avait mis, la figure de Robert Louis Stevenson, non seulement ses œuvres mais ce qu’avait été sa vie, me servait à la fois de modèle et de caution. 
Avec lui j’aurais pu parler de cette étrange passe où je me trouvais, parce que lui aussi avait été un solitaire comme j’avais été, et lui aussi avait choisi une femme dont tout le monde avait dit autour d'eux qu’elle n’était pas faite pour lui, ni lui pour elle.
Le lendemain matin, avant le jour, j’ai pris ma voiture pour aller voir quels ouvrages de Stevenson vieillissaient dans mon garde-meuble de la plaine du Var. Or, il pleuvait. Le temps que j’ouvre le rideau métallique, que je fasse de la lumière et que je cueille sur les étagères un exemplaire du Pourvoyeur de cadavres paru en 1976 aux éditions Jacques Glénat, la pluie a redoublé. Alors, j’ai éteint la lampe que je venais d’allumer et je suis revenu sur le seuil pour profiter du spectacle. Le jour commençait à poindre. C’était une pluie de printemps, abondante et légère, qui striait la clarté blanche diffusée par le lampadaire sous lequel je me tenais.
Dans Le Pavillon sur la lande, dont l’action se déroule sur les côtes écossaises de la Mer du Nord, il fait froid et il pleut. De temps à autre, juste un petit rayon de soleil qui filtre à travers les nuages. Sans parler du vent. Or le narrateur voyage, à cette époque, “avec une charrette bâchée, une tente et un réchaud, cheminant toute la journée à côté du chariot, et la nuit, chaque fois que c’est possible, campant comme un romanichel dans les replis des collines, ou aux abords d’un bois”, si bien qu’on se demande comment il trouve moyen de faire sécher ses vêtements trempés et de se réchauffer lui-même, tendant les mains devant les maigres feux de branches mortes, nécessairement mouillées, qu’il réussit à allumer à l’abri d’un rocher ou dans le creux des dunes couvertes d’herbes rases.
D’entrée de jeu, on sait que le narrateur a tourné le dos au monde de ses semblables, qu’il vit depuis plusieurs années déjà comme un ermite, et le récit ne donne aucune indication sur les raisons qui l’ont conduit à ce choix. Pourtant il est important pour le lecteur de savoir que la jeune fille dont il fera sa femme n’est pas élue, aussitôt qu’il la voit, plutôt qu’une autre, mais qu'elle l'est plutôt que personne, puisque sans le hasard (ou le destin) qui lui fait la rencontrer, il aurait sans aucun doute poursuivi, le reste de sa vie, son chemin solitaire à côté de son chariot. Et, de façon symétrique, le lecteur découvre dans le cours du récit qu’au moment où le narrateur entreprend de raconter, avant qu’il dise le premier mot de son histoire, cette femme est déjà morte.
Un oiseau a chanté. Je me suis demandé par quel hasard il avait pu s’égarer parmi ces hangars où il semblait que j’étais seul. Et son chant annonçait que la pluie cesserait bientôt et, qu’après qu’elle ait lavé le ciel, la journée serait éclatante de soleil.
Du temps de Marguerite, il aurait pu s’agir d’un dimanche de plage. Il suffisait que je ne sois pas de service. Je venais ici, tôt le matin, déposer des livres ou en extraire de mes rayonnages, le temps que Marguerite et les enfants se préparent, puis j’allais les chercher et je les conduisais à Imperia ou à Arma di Taggia, de l’autre côté de la frontière.
Je me souviens qu’il se trouvait toujours, dans des villes différentes, de ces mêmes avenues qui vont vers la mer. Marguerite aimait le soleil, elle pouvait s’y exposer longtemps, et elle aimait la plage. Je laissais mes trois passagers devant celle qu'ils m'indiquaient, puis aussitôt je repartais à la recherche d’un endroit qui soit à l'ombre pour garer la voiture. Quand c'était fait, j’en profitais pour me promener, boire un café à une terrasse, ouvrir un livre ou un carnet, faire un tour sur la place du marché. Je me promenais dans la ville en craignant de me perdre, et je finissais toujours par marcher dans l’une de ces avenues rectilignes dont un côté au moins est à l’ombre et au bout de laquelle on aperçoit la mer.
Je retrouvais dans ces moments le goût de la solitude dont je m’étais épris dès l’enfance. J’imaginais ce qu’aurait été ma vie si j’avais continué de cheminer à côté de mon chariot. Ou si je m’étais engagé dans la Marine. Ou si j'étais devenu un gambling man, c’est-à-dire un joueur de poker professionnel. À l’ombre des façades, la rue était déserte. Je rencontrais un glacier où une jeune femme faisait briller les vitres et les verres. J’y entrais, je m’asseyais. De loin, en m'aidant de gestes, je commandais un soda avec beaucoup de glace. Et je restais à regarder la rue. J’attendais que la chaleur soit moins forte. Parfois jusqu’au soir.
Quand enfin je rejoignais mes trois baigneurs, ils avaient lié connaissance avec d’autres personnes. Je profitais de la fraîcheur de l’eau, puis je m’ajoutais au groupe qui s’était formé pour jouer au ballon. Le soleil déclinait. On le voyait bientôt disparaître à l’horizon, et la mer prenait une couleur de laine.
Un restaurant de planches avait allumé son barbecue et, tandis que nous jouions, des sardines grillaient sur la braise. Nous parlions peu. Nos pieds soulevaient le sable. Le ballon quelquefois fusait jusque sur l’eau et il fallait que l’un de nous plonge la tête la première pour aller le chercher. On commençait à entendre de la musique. Des chansons italiennes. Ces souvenirs sont tous d’Italie ou de Corse.
Je me suis souvent demandé si certaines familles avaient pu faire de ces moments de grâce des habitudes. On voudrait s’en convaincre. Il est possible d'acquérir devant la plage une villa, un simple bungalow pour les vacances et les week-ends. Le sable s’introduit alors, transporté par vos sandales ou vos pieds nus, jusque dans les draps de votre lit. Les enfants sortent tôt le matin, quand la plage est déserte. À genoux, ils construisent un château de sable tandis que leurs parents sont encore couchés. Mais pour nous, cela n'avait pas cours. Je retournais chercher la voiture. Les enfants s’endormaient aussitôt sur la banquette arrière. Je rejoignais l’autoroute. Je faisais jouer un peu de musique à la radio. Celle-ci ajoutait des lumières colorées sur le tableau de bord. Comme celles d’un aéroport dans la nuit. Comme celui de Los Angeles dans Heat, le film de Michael Man (1995), sur les pistes duquel les deux protagonistes, Al Paccino dans le rôle du policier, et Robert De Niro dans celui du truand, se retrouvent pour une confrontation finale.
Nous arrivions chez nous bien après minuit. Nos épaules, nos nez, nos ventres étaient brûlés par le soleil. Les enfants gémissaient. Il fallait les enduire de Biafine pour qu’ils retrouvent le sommeil. Et le lendemain n’avait rien à voir avec cette expérience que nous avions vécue. Il lui tournait le dos.
Souvent, au cours de ma vie avec Marguerite, j’ai eu le sentiment que nous parvenions au bout de notre désir. Et cette impression aurait dû nous ravir. Elle nous stupéfiait plutôt. D’abord parce que, en dehors de ces moments, nous n’aurions pas su dire que le bout de notre désir consistait en ce que le hasard venait de nous offrir, d'aussi banal qu'une journée de plage, un retour du cinéma dans les rues de notre quartier, ou une promenade interminable dans Paris, au cours de laquelle nous tenions à revoir, l’un après l’autre, tous les endroits que nous avions aimés. Nous attendions ce bout du désir au terme de projets auxquels nous consacrions beaucoup de forces, tandis que nous en refaisions la découverte chaque fois au gré de rencontres fortuites. Ensuite, parce que nous savions pour l'avoir déjà vécu que celles-ci n’étaient promesses de rien. Que nous devions les accueillir sans rien en attendre. Qu’il s’agissait de dons gratuits dont nous tirerions aucun avantage matériel, aucun profit, autre que l’intuition à la fois éblouissante et douloureuse que nous étions allés aussi loin que nous irions jamais. 
Cette expérience ne nous préservait d’aucun danger à venir, y compris dans nos propres relations, et il n’y avait rien à construire à partir d’elle. Il aurait été déraisonnable de notre part d’acheter un bungalow sur la plage. Nous nous en serions vite fatigués, nous y aurions trouvé mille prétextes pour nous quereller, et bientôt nous en aurions fermé la porte pour ne plus y revenir. Non, l’épiphanie se reproduirait quand elle voudrait, dans une forme le plus souvent familière en même temps que toujours neuve. Sous le double signe de l'étonnement et de la répétition. 
Nous ne pouvions que l’attendre, sans rien faire pour en hâter l’événement, et sans espoir non plus qu’elle bouleverse nos vies.
Nous nous étions trouvés et reconnus dès notre plus tendre jeunesse, et de notre rencontre étaient nés deux enfants. La vie nous avait tout donné. Le compte était clos. Elle ne nous devait plus rien.
Sans doute est-ce là ce que Tolstoï veut signifier quand il déclare que les familles heureuses n’ont pas d’histoire. Il arrivera qu’une journée soit la dernière que vous passerez toute entière sur une plage, avec les êtres qui vous sont le plus chers, et dont vous reviendrez brûlés par le soleil. Vous ne saurez pas alors que celle-ci possède ce statut unique. Rien ne vous l'indiquera. Vous ne pourrez pas le deviner. Vous ne le saurez que longtemps plus tard. Et alors, si vous en avez le courage, il vous restera à en rechercher la date dans vos albums photos.
 

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