Le libraire et l'étudiante 19 | L'habitude de la poésie

Dans l’élément du rêve et de la rêverie, l’inconscient raconte des histoires. J’ai rapporté du garde-meuble, avec les livres de Stevenson, le carton contenant les poèmes que j’avais écrits lors des premières années de ma vie commune avec Marguerite, et que celle-ci avait récupérés une nuit où je les avais déposés près d’une poubelle, au pied de notre immeuble [+]. Depuis, je ne les avais jamais relus.
J’ai posé le carton sur ma table, je l’ai ouvert et j’ai pioché à l’intérieur pour en tirer au hasard des feuillets de différents formats que je relisais un à un. Je ne les ai lus qu’une fois chacun. Puis, quand j’en suis arrivé au dixième, je les ai écartés et j’ai allumé mon ordinateur. J’ai ouvert un fichier dans Google Docs et, tranquillement, sans me hâter, presque sans hésiter, j’ai composé un nouveau poème. J’y ai travaillé moins d’une heure, je l’ai intitulé Une attraction de foire. Après quoi, j’ai fermé le fichier, j’ai éteint mon ordinateur, et je suis allé respirer l’air du dehors.
Il était cinq heures de l’après-midi. Je pouvais fermer ma boutique et aller me promener. Je savais que je relirais ce texte à mon retour, et que je trouverais sans doute à y apporter quelques menues corrections, mais je savais aussi qu'après cela je pourrais le donner à lire à d’autres personnes, et que, dans les jours et les semaines à venir, d’autres poèmes s'ajouteraient à celui-ci.
Ce poème est inspiré par un film de Christopher Nolan, sorti en 2006, intitulé Le Prestige. Le scénario en est terriblement compliqué, je n’y ai pas compris grand chose, mais les images sont belles. On y voit des machines en bois, en forme de cages, qui servent d’accessoires de scène, on assiste à des rencontres étonnantes, en particulier celle avec un personnage incarné par David Bowie, et l’histoire tourne autour de la rivalité mortelle entre deux prestidigitateurs britanniques à l’époque victorienne.
Le thème de la rivalité ainsi que le climat général de l’histoire, la jeune femme blonde (Scarlett Johansson) dont les deux protagonistes tombent amoureux l'un puis l'autre, font songer à Robert Louis Stevenson.
J’ai dit que mon poème était inspiré du film. Je dois ajouter que, si ce dernier m’a tellement impressionné, au point qu’il m’arrive de déclarer que c’est l’un des plus beaux que j’aie jamais vus (Marguerite s’agaçait de ce genre de déclaration qu’il m’arrivait de faire sur un ton qu’elle jugeait péremptoire, alors qu’il me servait seulement à dire mon enthousiasme), c’est qu’il fait écho à certains de mes rêves les plus familiers. Et cela de la même manière que les fictions de Stevenson, depuis toujours, leur font écho et les nourrissent.
Si vos parents tiennent un café-restaurant dans l’une des petites rues qui débouchent sur le port, vous entendrez très tôt raconter des histoires de marins, de voyages à l’autre bout du monde et d’îles au trésor. Et ce sera bien étonnant si vous ne rêvez pas de ces îles, la nuit, dans votre chambre d’enfant où vous entendrez les souris ronger le bois des plinthes, et ce sera bien le diable si un jour vous n’écrivez pas une histoire de ce genre dans laquelle se mêleront étroitement ce que vous avez entendu et ce que vous avez rêvé. Ensuite, il ne vous restera plus qu’à envoyer votre texte au directeur d’une revue littéraire, et s’il veut bien le publier, ce sera peut-être le début d’un carrière de romancier, au cours de laquelle vous ne cesserez pas d’aller puiser indifféremment dans le rêve et la réalité.
Or, il me semble que nous grandissons tous dans un café-restaurant situé près du port. Ou encore au bord d’un canal où passent des péniches. Ou encore dans une rue pauvre et lugubre où un ancien entrepôt a été fermé, derrière les fenêtres duquel, la nuit, vous voyez trembler des flammes portées par de torches et d’où, à d’autres moments, vous entendez monter de longs gémissements, comme des âmes qui se plaignent.
Un célèbre psychanalyste français a dit que l’inconscient est structuré comme un langage. Il aurait pu ajouter que, du coup, celui-ci ne peut pas s'empêcher de raconter des histoires. Celles qui se lisent dans les romans d’aventure aussi bien que dans nos rêves.
François de Sales raconte, au chapitre XII de son Introduction à la vie dévote, que “Le bienheureux Elzear, comte d'Arian en Provence, ayant esté longuement absent de sa devote et chaste Delfine, elle luy envoya un homme expres pour sçavoir de sa santé, et il luy fit response: Je me porte fort bien, ma chere femme; que si vous me voules voir, cherches-moy en la playe du costé de nostre doux Jesus, car c'est la ou j'habite et ou vous me treuveres; ailleurs, vous me chercheres pour neant.” Et l’auteur ajoute: “C'estoit un chevalier chrestien, celuy la!”
Robert Louis Stevenson a parcouru le monde, sa vie durant, d’abord seul puis en compagnie de Fanny Osbourne, une Américaine de dix ans son aînée, qu’il rencontre à Barbizon en août 1876 et qui deviendra Fanny Stevenson quand il l’épousera à San Francisco le 18 mai 1880. Puis il meurt à Samoa le 3 décembre 1894, à l’âge de quarante-quatre ans. Sa courte vie durant, il a voyagé à travers le monde à la recherche d’un lieu d’habitation qui lui convienne, un refuge, la vraie maison de son être, et peut-être avait-il fini par la trouver dans ces îles du Pacifique. Mais, depuis sa mort, la question ne se pose plus. Sa maison, le lieu où nous savons pouvoir le trouver, c’est son œuvre elle-même, composée de fictions qui racontent non pas sa propre vie mais celles de personnages inventés.
À partir de ce jour, j’ai repris l’habitude d’écrire des poèmes. L’idée qui me soutient est de les lire à haute voix devant un micro, aussitôt après que je les ai écrits et que leur composition me paraît achevée, puis de les communiquer à Adrien Faucheux afin qu’il puisse les écouter séparément ou l'un à la suite de l’autre, sur ce qu’on appelle une playlist, celle-ci s’enrichissant au fur et à mesure de mes ajouts.
Je continue de relire mes anciens poèmes mais je n’écris plus les nouveaux tout de suite après. D’abord, je vais me promener. Les mots viennent et s’organisent en marchant, je n’ai pas besoin de les chercher. Puis, quand je rentre, je note ceux qui se sont arrangés dans ma tête et je poursuis leur composition. Cela se passe le soir, tandis que je me prépare à dîner, en écoutant Banzzaï, l’émission quotidienne de Nathalie Piolé sur France-Musique, et cela se poursuit bien souvent avec le Concert du soir, présenté par Arnaud Merlin. Le menu d’hier était composé de vermicelles et d’une boîte de sardines, tandis que le concert était dédié à la mémoire de l’altiste Christophe Desjardins, et qu’il a permis d’entendre des œuvres contemporaines parmi lesquelles l’une, très remarquable, écrite par Céline Steiner.
Avec cela, une bière et une seule, IPA de Lagunitas, importée de Californie. Quelques soirées se sont succédées ainsi, qui font comme un début d’habitude, presque un mode de vie. Puis-je espérer que la série dure un peu?

Commentaires

À la lecture de ce passage, j’ai immédiatement été renvoyé à la mémoire d’une exposition sur Jack London qui s’est tenue à la vieille Charité à Marseille, dont Giono dit qu’il est le plus beau monument de la ville.
C’est là que j’ai appris que Stevenson avait fini sa courte vie à Vallima aux îles Samoa, où London et sa femme s’étaient recueillis sur sa tombe. London avait fait construire le voilier qui l’emmena dans un voyage aventureux dans les mers du sud. Jack London est aussi mort très jeune, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire plus de cinquante ouvrages.
Les voyages forment la jeunesse, et dans ces cas-là, permettent d’y rester.

Photo prise par Jack London de la tombe de Stevenson au sommet du mont Vaea, dominant Vallima

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