Le libraire et l’étudiante 20 | Paris était une fête

Puis, Christophe a dû faire un voyage à Paris. Il était invité à donner une formation à un groupe de jeunes pâtissiers recrutés par une enseigne prestigieuse.
-- Cinq heures par jour, pendant cinq jours d’une semaine. J’ai pensé que tu pourrais prendre un billet de train et me retrouver là-bas.
-- Pourquoi pas?
-- Ma chambre d’hôtel est réservée. Et payée.
-- Dans quel quartier?
-- Rue des Abbesses.
-- Alors je viens.
-- Je le savais.
-- Envoie-moi les dates.
-- Je t’embrasse.
La semaine précédente, je me trouvais à la Villa Cameline et j’avais remarqué, sur les étagères de la bibliothèque, un carton parmi les autres qui portait la mention de "E. Hemingway. Paris, mai 1979". J’ai demandé à Éléonore si je pouvais le descendre. Elle m’a répondu qu’elle avait des personnes à voir et des achats à faire dans le centre ville, qu’elle ne rentrerait que le soir et qu’alors, si je voulais l’attendre, elle rapporterait des Bánh Mì et de la bière pour tous les deux. De mon côté, j’avais glissé dans ma sacoche un sachet de verveine, de tilleul et d'autres plantes médicinales mélangées de cannabidiol (CBD) dont je me réservais de lui faire la surprise. J’ai ainsi passé le reste de l’après-midi à lire les documents qui se trouvaient dans le carton et à prendre des notes, et beaucoup plus tard dans la soirée, en revenant vers chez moi par les rues désertes à cause du couvre-feu, des souvenirs occupaient mon esprit. Ceux de mes premières lectures des livres d’Hemingway lorsque j’étais adolescent et de la manière, lointaine d’abord, dont j’avais découvert Paris à travers eux.
Pourtant mon premier souvenir d’Hemingway ne concerne pas Paris, ni le Michigan. Il date du jour où, retournant au lycée du Parc Impérial pour les cours de l’après-midi, j’ai trouvé un petit groupe de mes camarades assis au soleil, sur les marches d’une rue en escaliers qui était notre chemin habituel mais qui restait peu fréquentée, entre les murs d’enceinte de jardins débordants de bougainvilliers. Un des garçons tenait un livre entre ses mains et en faisait la lecture aux autres. C’était un volume en format de poche, à la couverture illustrée d’une peinture de style grossier et puissamment suggestif, semblable à celui des affiches de cinéma, qui montrait un partisan vêtu d’une chemise blanche, d’un gilet marron resté ouvert et d’un large foulard rouge noué autour de la taille, arrêté en pleine course, vacillant en arrière, les deux bras écartés, à l’instant où une balle l’atteint, et le titre en était Pour qui sonne le glas.

Ceux qui l’écoutaient m’ont fait signe de me taire pour ne pas interrompre la lecture, et je suis resté debout devant eux, prêtant l’oreille et souriant comme ils faisaient. Le passage qui était lu est celui où Maria, une jeune Espagnole aux cheveux courts, vient se glisser dans la sac de couchage de Robert Jordan, un Américain arrivé à pied, le jour même, dans cette montagne de la province de Castille où des partisans républicains ont leur camp et où il s’est engagé à soutenir leur combat contre les troupes fascistes de Franco en faisant sauter un pont. Le texte dit: "Il la tenait immobile et serrée, sentant toute la longueur du jeune corps. Il caressait sa tête et baisait le sel humide de ses yeux..." Et le merveilleux respect, l’exquise gentillesse que Robert Jordan montre à l’égard de la jeune fille qui vient se blottir contre lui sont rendus avec la même pudeur et la même franchise par l’auteur qui nous décrit la scène, car le texte dit encore: "Je ne sais pas embrasser. Je ne sais pas comment on fait. — On n’est pas obligé d’embrasser. — Si. Il faut que je t’embrasse. Il faut que je fasse tout. — On n’est pas obligé de rien faire. On est très bien comme ça. Mais tu as beaucoup de vêtements." Et si nous-mêmes, adolescents, souriions et rougissions alors de le lire, c’était d’une manière telle qu’aujourd’hui encore je n’y vois rien de vulgaire, et qui fait de ce moment de découverte de la littérature et de la sexualité ensemble, un des ornements de ma mémoire dont je suis le plus fier.

Commentaires

Ah oui, magnifique. J'étais justement à la recherche de cette information que je n'avais pas. (J'imagine que Paul De Santis devait le savoir, mais il ne me dit pas tout.) :)
Plusieurs correspondants (à partir de combien est-il honnête de parler de "plusieurs"?, ne nous vantons pas) me parlent de la célèbre photo réalisée par Robert Capa en 1936, dont Lucien Fontanarosa (merci à MRG de nous avoir découvert ce nom), pour la couverture du livre de poche que je cite, s’est très probablement inspiré.

Autant rappeler néanmoins que l'authenticité de ce "document de guerre" est très discutée (voir ici.)

Je précise enfin qu’à l’époque, je ne connaissais pas la photo, et que, par conséquent, pour moi, tout se passe comme si c’était elle qui était venue copier la peinture et non l’inverse.
Unknown a dit…
La jeune fille de treize ans, qui va au cinéma en famille au moins une fois par semaine, croit avoir reconnu Jean Seberg dans le rôle de Maria à cause de ses cheveux à peine repoussant, et un repas dans une grotte pour les partisans servis par une femme tout en noir. Chaque fois on lui dit que c'est Ingrid Bergman et elle ne parvient pas à effacer sa première impression. Il y a un instant je suis encore allée vérifier !
Quand je regarde cette image, dont la connaissance de Picabia transforme la lecture, je retrouve celle de la Reine Margot. Un grand oncle acteur m'avait offert à Noël, j'avais neuf ans, ces deux volumes "de gare", aux pages closes comme pour accentuer la sulfureuse histoire illustrée par une couverture où Margot dépoitraillée, accueille sur un lit défait son amant ensanglanté. Il y avait une similitude dans les années 50-60 entre l'Affiche de cinéma et la couverture de certains livres à portée populaire. Le grand écart entre cette imagerie et le livre de prix doré et rebrodé, avec ses vignettes gravées sur cuivre, ciselées et coloriées des enfants studieux de la République. Même les westerns avaient des auteurs. Le papier était grisâtre, le format excédait un peu celui du futur livre de poche. Ce n'était pas de la littérature bleue, celle des colporteurs. Bien au-dessus on a créé la Nelson blanche, puis la bleue en papier-bible.
MRG a dit…
https://www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com/2016/05/Lucien-Fontanarosa.html

Malgré les publicités énervantes qui le polluent, je mets ce lien à cause de ses nombreuses illustrations et parce qu'il fournit toutes sortes d'informations sur la vie de Lucien Fontanarosa et qu'il permet de préciser et de donner un contenu plus concret à la vague familiarité que j'ai éprouvé en voyant l'illustration pour l'édition de poche de "Pour qui sonne le glas". Nous avons tous vu, et assez souvent, du moins les gens de notre âge (les "boomers"), des images créées par Fontanarosa, ne serait-ce que sur le dernier billet de 10 francs, "Hector Berlioz" (sans faire le lien, pour la plupart d'entre nous, avec la couverture de l'Étranger ou les illustrations de l'Amant de lady Chatterley). Savions-nous qu'il a passé une partie de son enfance à San Remo et qu'il a peint un plafond de notre lycée de l'Ouest? La revue des illustrations montre comment il a tiré les leçons de Dufy, de Matisse, de Braque et de Picasso (de Marquet aussi) non pour se faire une place d'innovateur, de révolutionnaire dans l'histoire de l'art mais pour nous donner des images délicieuses, certaines qui frôlent le kitsch (je pense à certains visages d'enfants) mais d'autres qui sont des évocations parfaites (et je pense à ses vues de Venise et à celle de Padoue, qui m'a tout de suite renvoyé à notre visite de l'année dernière, entre deux confinements). Attention: le texte italien, en fin d'article, est différent du texte anglais qui le précède, tous les deux se complètent.

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