Le libraire et l'étudiante 21 | La rose et le poing

La Célébration de Hemingway à Paris a été conçue et réalisée par les Jausiers en réponse à la commande d’un mécène dont l’identité était restée secrète. Les archives que j’ai consultées à la Villa Cameline me permettent de révéler aujourd’hui qu’il s’agissait d’Amar Sherif Zeid, collectionneur et galeriste bien connu des Marseillais. Celui-ci, héritier d’une riche famille égyptienne, intéressée dans l’administration commerciale du Canal de Suez, longtemps proche du pouvoir (le père d’Amar est un ami personnel de Gamal Abdel Nasser), fait ses études à Paris et à Marseille avant que l’Occupation ne les interrompe et qu’il n’entre dans la Résistance. Il prend le maquis en Provence, s’y conduit en héros, volontaire pour les missions les plus risquées, dans une section d’atterrissage et parachutage commandée par un certain “Capitaine Alexandre”, alias René Char. À la Libération, les deux hommes continuent de se voir. Amar ouvre sa galerie de la rue Paradis et entre au comité de rédaction des Cahiers du sud. Il se lie d’amitié avec Albert Camus, Jean Tortel et Henri Bosco, et s’intéresse aux peintres post-orientalistes, en particulier ceux de l’École d’Alger dont il devient l’un des principaux collectionneurs.
A priori on ne voit pas pourquoi ni comment une célébration parisienne de Ernest Hemingway s’inscrit dans ce parcours. Mais quand on considère le contexte politique de l’époque, et quand on se souvient de certains détails de sa programmation, le mystère s’éclaircit.
Rappelons comment les choses se sont passées.
Chaque soir, du lundi au vendredi, un vieil autobus, spécialement équipé, fait relâche dans un lieu différent de Paris que le célèbre écrivain a fréquenté et qu’il évoque dans son œuvre posthume Paris est une fête. En particulier le 74, rue du Cardinal-Lemoine dans le quartier latin, qu’il habite avec sa femme Hadley de janvier 1922 à août 1923, le 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs au rez-de-chaussée duquel Ezra Pound a son pauvre atelier, et le 27 rue de Fleurus, beaucoup plus chic, où il va rendre visite à Gertrud Stein et où il s’entendra affirmer par elle qu’il appartient à une “génération perdue”.
De l’intérieur du véhicule, on extirpe des chaises, un projecteur et un écran. Les amateurs peuvent alors s’asseoir et visionner des bouts de films qui montrent le colosse barbu dans différents pays, surpris dans les occupations les plus variées (boxeur, soldat debout à bord d’une jeep en route pour aller libérer les caves du Ritz, reporter, pêcheur au gros, turfiste, skieur dans le Vorarlberg en Autriche, chasseur de lions, ami de Fidel Castro, écrivain assis devant sa table de la Finca La Vigia, en short, le regard perdu, quelques jours avant ou après une séance d’électrochocs, et visiblement en panne d’écriture), ainsi bien sûr que Gertrude Stein, Picasso, Ezra Pound, James Joyce, Scott Fitzgerald, J. D. Salinger, André Malraux, et beaucoup d’autres encore.
Comme l’heure du dîner approche et qu’ils ont faim, on leur distribue d’authentiques hot-dogs et de la bière. En même temps, des caisses de bouquinistes sont sorties dans lesquelles, pour la première fois, les amateurs sont invités à déposer des livres dont ils consentent à se défaire, en même temps qu’ils peuvent se servir parmi ceux que d’autres ont apportés (toutes les affiches publicitaires de la manifestation annoncent cette proposition). Du coup des dialogues se nouent.
-- Regardez ce que nous avons trouvé.
-- Et celui-ci, vous l’avez lu? Vous voulez qu'on échange?
-- Donc, vous revenez de Cuba et vous avez pu visiter sa maison?
-- Oh, mais je crois que votre petit garçon est en train de s’endormir.
Parmi les inconnus qui se rencontrent, certains parlent plus fort que les autres, prennent davantage de place, et bientôt se révèlent être des comédiens qui, un livre à la main, lisent, disent, déclament des extraits de ses œuvres, non seulement en français et, comme en écho, dans le texte original, mais également dans plusieurs autres langues où il a été traduit, avec une priorité accordée à l’italien, (à cause du Milan de L’adieu aux armes, à cause de la Venise de Par delà le fleuve et sous les arbres), à l’espagnol et au catalan (à cause de la guerre civile, hélas, mais aussi des corridas, des parties de pêche, et du vin encore qu’on boit à la régalade en en faisant gicler, d’une gourde en peau qu’on brandit au-dessus de sa tête, un jet rouge comme du sang). Puis, le samedi, tout cela se termine par un bal. Dalida, Mouloudji et Moustaki viennent y chanter chacun une chanson.
Parmi les personnalités parisiennes qu’on aura vues les plus assidues à ces soirées, on se souvient qu’il y avait François Mitterrand, Régis Debray, Jack Lang et certaines autres figures de leur entourage. Ceux-ci se sont présentés avec des brassées de roses rouges qu’ils ont distribuées à tous ceux qui voulaient bien sourire et leur tendre la main. Ce sont eux que les journalistes interrogent de préférence. Eux qu’on qu’on retrouvera, la semaine suivante, en photographies dans les pages de Paris-Match.
Le projet consiste à montrer qu’à ce moment-là de l’histoire contemporaine, Ernest Hemingway est sans doute plus populaire en France qu’il ne l’est aux États-Unis. Ce qui tendrait à prouver que Paris demeure alors une des places boursières les plus importantes de la culture planétaire. Un lieu, avec Londres, Hambourg, Berlin, Barcelone, où se consacrent les gloires et susceptible de résister encore au puritanisme US aussi bien que soviétique.
Par l’intermédiaire du couple formé par Gaston Defferre et Edmonde Charles-Roux, chez lesquels il est reçu depuis leur mariage (1973), Amar Sherif Zeid est devenu un soutien politique de François Mitterrand, et les Jausiers n’ont pas travaillé à la conception de cette fête sans tenir compte des conseils de Jack Lang qu’Amar les avait priés d’entendre et qu’ils ont reçu à plusieurs reprises à New York (nous avons les dates).

Le Parti socialiste qui s’apprête à prendre le pouvoir (ce sera fait deux ans plus tard) a besoin d’une icône internationale. Picasso appartient à l’allié communiste, Hemingway jouit d’un prestige égal dans les milieux dits “progressistes”. Tout le monde se souvient des films adaptés de ses livres. Tout le monde est tombé amoureux de Humphrey Bogart et Lauren Bacall, qui tombent eux-mêmes amoureux l’un de l’autre dans le film de Howard Hawks, tiré de sa nouvelle To Have and Have Not.
Enfin, la popularité de cet auteur, comme celle de Georges Simenon, de Marcel Pagnol, d'A. J. Cronin et de beaucoup d’autres encore, va de paire avec une démocratisation de l’objet livre. Ceux qui s’échangent, au cours de ces soirées, sont très majoritairement des formats de poche. Et les Jausiers ont eu l’idée de reproduire les couvertures de certains d’entre eux sur des sacs en nylon blanc, fin comme de la soie, qui sont distribués gratuitement aux amateurs, ceux-ci repartant dans la nuit avec de quoi lire et faire lire des familles entières pendant plusieurs mois.
Cinquante mille sacs (peut-être pour Cinquante mille dorllars?) ont été ainsi édités. Les Jausiers n’étaient pas certains de les écouler tous. Pourtant il s’avéra très vite que, s’ils avaient été dix fois plus nombreux, il en aurait manqué encore. Dès le troisième soir, on a observé des ventes à la sauvette au gré desquelles certains de ces sacs, qui avaient été conservés dans le meilleur état, pouvaient atteindre des prix exorbitants.

Or, beaucoup de ces couvertures de livres étaient illustrées par des peintures de style post-impressionniste dont Amar Sherif Zeid était, nous l’avons dit, l’un des principaux collectionneurs et le meilleur spécialiste. La Célébration Paris était une fête a-t-elle fait monter la cote d’un peintre comme, par exemple, Lucien Fontanarosa, et dans quelle proportion? Je ne saurais l’affirmer, et je ne veux pas laisser entendre qu’Amar Sherif Zeid aurait délibérément spéculé sur les peintres de sa propre collection. Mais il n’en reste pas moins que les tableaux originaux reproduits en couvertures de romans tels que L’Etranger ou Voyage au bout de la nuit ont orné les murs de son domicile marseillais. Plusieurs photos l’attestent parmi celles contenues dans le carton d’archives dont Éléonore hérite et que j’ai pu consulter.
 

Commentaires

Frédéric Beigbeder intitule "Hôtel Ritz, 26 août 1944" un chapitre de son livre Oona & Salinger (Grasset, 2014) (p. 211 de l’édition du Livre de poche, n° 33869) qui évoque la rencontre à Paris entre J. D. Salinger et E. Hemingway. Une caractéristique des nouvelles de Salinger tient dans la façon qu’il a d’omettre dans le récit une partie importante de l’histoire. Ce procédé tient à l’expérience traumatisante qu’il a faite de la guerre, dont il ne parle jamais (F. Beigbeder le souligne à plusieurs reprises) encore qu’elle constitue l'arrière-plan de plusieurs de ses œuvres. Mais il tient aussi à l’exemple de E. Hemingway.

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