Le libraire et l'étudiante 22 | Le Jardin Sauvage

Esther Nwapa évoque la Célébration de Hemingway dans un livre intitulé Le cœur en fête. Elle y raconte comment, étudiante nigérienne, elle vient terminer ses études à Paris, et pourquoi et comment elle demeure dans cette ville. Aujourd’hui, psychanalyste, membre de l’École de la Cause Freudienne, elle a son cabinet à Montmartre, rue du Mont Cenis, où elle m'a reçu. 

J’ai patienté dans une pièce étroite dont la fenêtre ouvre sur le Jardin Sauvage. Au-dessus du jardin, la vue s’étend sur tout Paris avec, au loin, la silhouette du nouveau tribunal architecturé par Renzo Piano, qui paraît composé de trois immenses polygones dont on dirait qu’ils pivotent l’un sur l’autre pour mieux réfracter la lumière. Je me suis accoudé au garde-corps en bois et j’ai écouté les oiseaux qui piaillaient dans l’épaisseur des feuillages. Un fouillis improbable, dominé par un grand marronnier. Comme la profondeur d’un corps. Ou celle d’une âme. Le ciel était d’un gris pâle, irisé. Naïf dans la tombée du jour.

Esther Nwapa m’a fait entrer après une assez longue attente dans un bureau qui ouvre sur le même horizon. Je me suis dit que, les soirs d’orage, la maîtresse du lieu devait avoir du mal à quitter sa fenêtre, ou à ne pas se laisser distraire par le spectacle qu’elle offrait tandis que ses clients, allongés sur le divan, racontaient leurs rêves. J’imaginais qu’elle allumait une lampe à abat-jour et qu’elle tirait les rideaux pour qu’il n’y eût plus, entre elle et eux, que des paroles chuchotées. Le Jardin Sauvage montrait la profondeur d’une âme habitée par un fouillis d’archaïsmes, qui étaient comme des plantes ou de petits animaux. Puis, aussitôt que ses patients étaient repartis, elle ouvrait de nouveau tout grand la fenêtre et, comme faisait la grand-mère du narrateur, dans les premières pages du premier volume de la Recherche du temps perdu, où il évoque ces fins d’après-midi passées dans la maison de Combray, quand le jardin est détrempé et que le reste de la famille se tient à l’intérieur, sous la lampe, pour boire des liqueurs et dire des plaisanteries et des méchancetés, elle exposait de nouveau son visage à la salubrité vivifiante et sauvage du vent et de la pluie.

Vers où diriger ses pas quand, une fois dans sa vie, on est parvenu si haut dans le ciel, d’où l’on peut se pencher sur le Jardin Sauvage dont la profondeur, habitée d’être furtifs, paraît celle de son propre inconscient? À quel âge avez-vous atteint le bout de votre désir, et comment y avez-vous survécu?

Elle m’a offert de m’asseoir devant son bureau, et elle a tiré un second fauteuil du même côté que moi.
-- Que voulez-vous savoir? a-t-elle dit en allumant une cigarette, et la façon qu’elle a eue d’en inhaler la fumée m’a fait songer que celle-ci pouvait être la première de la journée. À lire votre courrier, j’ai eu le sentiment que vous en saviez bien davantage que moi sur cette manifestation. 
- C’est vrai. J’ai eu la chance de consulter les archives de ceux qui l’ont organisée, mais je souhaitais rencontrer quelqu’un qui avait vécu l’événement. Les Célébrations avaient pour but de perpétuer la mémoire de certaines personnes, célèbres ou inconnues. Éléonore Jausiers hérite de leurs vestiges et me demande de l’aider à concevoir ce qu’il convient d’en faire. Peut-être un catalogue luxueux, peut-être un film, peut-être une exposition rétrospective, peut-être tout cela à la fois. C’est elle qui m’a parlé de votre livre. Je l’ai lu, et j’ai été frappé par le bonheur tranquille dont il semble témoigner. 
 -- J’étais jeune, plus jeune encore que Hemingway ne l’était quand il est arrivé à Paris. Mais celui-ci vivait en compagnie d’une femme qu’il aimait, même si par la suite il l’a délaissée pour une autre, tandis que je m’y trouvais seule.
-- Vous étiez inscrite à l’École Pratique des Hautes Études. 
-- Oui, j’avais commencé une thèse, à l’université de Lagos, qui portait sur les rituels festifs pratiqués chez les Yorubas, une ethnie à laquelle j’appartiens par mon père, ma mère de son côté étant anglaise et nous ayant quittés, mon père et moi, pour retourner habiter dans sa ville natale d’Oxford lorsque j’avais trois ans. Une expérience précoce et radicale de l’abandon. Et il était question que je termine cette thèse à Paris. Or, l’idée que je m’étais faite de Paris, et de la manière dont je pourrais y vivre, devait beaucoup à Hemingway.
-- Vous l’aviez donc lu?
-- Oui, bien sûr. Mon père était fonctionnaire, d’un rang respectable. Il n’avait que le mot progrès à la bouche. Il ne s’est jamais remarié, comme tout le monde l’encourageait à le faire, pour mieux s’occuper de mon éducation. Il m’aimait beaucoup et me laissait tout à fait libre du choix de mes lectures. En même temps que Hemingway, j’ai lu Colette, vous imaginez avec quelle délectation.
-- Et ce Paris que vous vous représentez alors…
-- Mon père a eu la générosité et le courage de me laisser partir très loin de lui. Notre séparation géographique a été la grande affaire de sa vie. Mais il n’était pas riche. Et grâce à Hemingway, je voyais qu’à Paris, je pourrais vivre avec peu de sous, en lisant de bons livres, en allant m’installer pour les lire sur les chaises en fer du Jardin du Luxembourg, en ayant quelques amis en compagnie desquels je pourrais écouter de la musique, voir des films, parfois plusieurs films dans la même journée, ceux réalisés dans tous les pays du monde qu’on venait nous servir ici [+], avec une prédilection tout de même pour ceux d’Éric Rohmer, et je voyais surtout que je pourrais me promener dans les rues, légère et court vêtue, à toutes les heures du jour et de la nuit, sans avoir à craindre que, d’aucune manière, on me fasse du mal.

-- Et vous avez pu appliquer ce programme?
-- À la lettre, sans qu’il n’y manque rien. Paris ressemblait encore à ce qu’en disaient les chansons. Vous vous souvenez de celle de Guy Béart? À ceci près que je suis tombée amoureuse, puis que l’homme dont j’étais amoureuse m’a quittée, et que j’ai voulu mourir.
-- Réellement?
-- Je me suis réveillée après trois jours de coma. Puis ce fut l’hôpital psychiatrique. Lorsque j’en suis sortie, il ne pouvait être question que je me remette à mes études, j’en étais incapable. Je m’apprêtais à rentrer à Lagos, chez mon père qui m’écrivait tous les jours. Mais quelqu’un a évoqué devant moi la clinique de La Borde, qui avait été créée par Jean Oury et dans laquelle Félix Guattari venait travailler de façon régulière. Et j’ai fait le voyage.
-- Ce que vous évoquez là se produit donc après la Célébration de Hemingway?
-- En effet, quand les Jausiers nous ont offert cette fête, j’étais amoureuse de ce monsieur. Il était marié, il vivait en province. Nous nous étions rencontrés devant un plan du métro, un jour qu’il était de passage à Paris. Il venait d’acheter une bouteille de vin et des oranges. Nous avons bu et mangé, assis sur les marches d’escalier qui sont ici, devant ma porte. C’était le printemps. Nous avons parlé. Nous nous sommes laissé lentement engloutir par l’obscurité. Nous avons marché le reste de la nuit. Au matin, il a repris le train pour Grenoble. Notre liaison a duré un an. Puis, un jour, en me quittant à la gare, en m’embrassant comme il faisait toujours, il m’a déclaré qu’il ne reviendrait plus. Je n’ai pas eu le temps de lui répondre. Il a sauté dans le train. Je suis restée sur le quai. J’étais défaite, ravagée.
-- Et ainsi, vous êtes passée de Hemingway à Jean Oury et Jacques Lacan. 
-- Ne plaisantez pas. À La Borde, j’ai commencé par faire la vaisselle, le ménage, la peinture. Ensuite seulement j’ai participé aux réunions institutionnelles que conduisaient Jean et Félix, avec les fous. Je ne savais pas bien d’abord de quel côté je me situais. Et je pense que c’est dans cette indécision de mon statut que j’ai tout appris. Enfin, lorsque j’ai ouvert mon cabinet, plusieurs années plus tard, j’ai tenu à ce qu’il soit installé quelque part dans cette rue du Mont-Cenis. Et, depuis, je n’ai plus quitté ce lieu.
-- À cette fête, donc, si je comprends bien, vous veniez seule?
-- J’étais tellement certaine d’être aimée par cet homme, que je pouvais me promener n’importe où, danser avec n’importe qui. Ces soirées ont été délicieuses. Je n’y retrouvais pas le parfum du vin rouge mêlé à celui des oranges que nous épluchions en riant, avec les doigts, et dont le jus piquait nos yeux. Mais je me souviens de la musique. Il y avait alors, mêlé au jazz, la guitare et l’accordéon des bals-musette. Quand j’avais fini de danser, je ne partais pas encore. Je restais debout, appuyée à un arbre, dans l’encoignure d’une porte, et je fumais une cigarette, et je finissais un verre de vin en regardant danser les autres.
-- Je vous remercie pour la confiance dont vous me témoignez en me racontant tout cela. Vous n’étiez pas obligée.
-- Nous étions fiers d’être français, même si, quant à moi, je ne l’étais pas encore. Peut-être parce qu’il paraissait légitime pour des Français de revendiquer l’héritage spirituel et artistique de Hemingway. Je me souviens de jeunes gens chevelus qui scandaient en levant le poing au milieu des danseurs, Hemingway avec nous. Celui-ci nous a appris qu’un récit est toujours libre de ne pas dire toute l’histoire. Il y a toujours une partie de l’histoire qu’on ne dit pas. Parce que, toute la vérité, on n’y arrive pas.
-- Les mots y manquent, si je me souviens de Jacques Lacan. 
-- Télévision, 1974. C’est exact. Il faut en prendre son parti. C’est même en quoi celle-ci tient au réel. 
 -- Ce qui n’empêche pas qu’on la dise toujours. Quoi qu’on veuille. Et c’est ce manque qui donne sa force au récit.
-- Pourquoi, comment Ernest a-t-il quitté Hadley? Le livre ne le dit pas. Paris est une fête est l’œuvre fragmentaire d’un écrivain couvert de gloire mais au bout du rouleau. Il évoque un jeune homme pauvre, qui peine à placer ses histoires mais qui n’en vit pas moins un bonheur dont lui-même provoquera la brisure.
La nuit était venue. Nous parlions tout bas en nous voyant à peine. Il y a eu un silence. Puis mon interlocutrice a ajouté:
-- Je vous ai fait attendre. Je voulais que vous soyez le dernier pour pouvoir vous raccompagner. Vous voulez bien?
-- J’en serai ravi.
-- Nous passerons par la rue Saint-Vincent. Nous longerons les vignes. Et, si vous n'avez pas peur, je vous prendrai le bras.

Commentaires

Katy Remy a dit…
Hors du Jardin sauvage, mais à Louveciennes dans cet autre jardin, celui des entretiens, des nuits, des lampes, Anaïs en se glissant entre June et Arthur, expérimentait cet inceste qui semblerait joindre les deux bords de l'Océan, l'immense abysse entre elle et son père, dont finalement l'acte accompli ne suturerait rien. Et la psychanalyse pratiquée sans filet avec le Dr. Allende, puis seule, ouvrirait les perspectives de rêves aussi peu lisibles que des cadavres exquis. Clichy la nuit. La banque où se protègent les carnets. La péniche comme un refuge pour les exilés. Enfin l'érotisme qu'on pioche en soi pour gagner trois sous. Ces beaux tissus,la collection de ces amitiés où elle puisait la reconnaissance que lui refusait la critique, et partout la dissimulation, les couches superposées de son existence, vie maritale, semblance de pauvreté à cause de ses revendications féministes. Tout me revient presque brutalement.
Extraordinaire fragment. Mouvement emporté de l'énonciation et précision hallucinatoire des détails. Mais il ne faut pas t'arrêter. Allons, s'il te plaît, continue...
« Oui, je me suis rendu pour la première fois à Paris en 1974-75 alors que j’étais étudiant à l’université de Columbia. Ce devait pour six mois, j’y suis resté presque un an. Ça a été extrêmement important pour moi. J’y ai découvert le surréalisme et de nombreux mouvements artistiques qui ont débuté en France, et j’allais à la Cinémathèque française quasiment tous les jours. J’y ai vu tant de choses! Une flopée de films hollywoodiens que je ne connaissais pas, mais aussi des films du monde entier, notamment africains, comme ceux de Sembene. Et tout cela sans le sou… » (Jim Jarmush, ‘Célébrer les films’, propos recueillis par Philippe Fauvel et Marcos Uzal. Cahiers du cinéma, avril 2021, n° 775, p. 72)

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