Le libraire et l'étudiante 23 | Ô Solitude

Je suis rentré de Paris dimanche par le train. J’ai passé le reste de l’après-midi au fond de ma boutique. J’étais trop fatigué pour rien voir au-dehors. J’ai classé les quelques volumes rapportés d’une visite à la librairie L’encre de Chine, rue Lamarck, et mis en ordre des notes que j’avais prises sur ma tablette. Le lundi matin, il faisait gris. J’ai répondu à des courriers et préparé des envois de livres qui m’ont conduit à la poste. Après cela, je suis allé au Monoprix du boulevard Gorbella pour faire des achats de nourriture, puis j’ai déjeuné et j’ai dormi.

À mon réveil, le soleil brillait. J’avais prévu d’apporter mon linge à la laverie. J’ai attrapé le grand sac rouge dans lequel je l’enfouis au fur et à mesure et, en partant, j’ai glissé dans ma poche un exemplaire du Maigret et la Grande Perche qui traînait sur une étagère. Comme chaque fois avec les volumes de la série, j’étais persuadé de l’avoir déjà lu, mais le plaisir de redécouvrir l’histoire est toujours neuf, auquel s’ajoute celui de se souvenir des circonstances où on l’a lue pour la première fois, il y a si longtemps parfois qu’on se souvient de soi, alors, comme d’une autre personne dont on s’amuse ou on s’attriste. Le moment et le lieu de cette découverte sont plus ou moins éloignés de ceux qui font le présent de notre vie, mais le souvenir activé par la lecture ne tient aucun compte de la distance qui nous sépare de celle-ci. Au hasard, il peut être évasif ou nous en restituer le goût dans la plénitude intacte de sa fraîcheur.

Tandis que le linge tournait dans la machine, j’étais assis sur un siège de plastique moulé et je lisais. Dès les premières pages, le portrait que la Grande Perche fait de son amant, Alfred le Triste, cambrioleur malheureux, spécialiste des coffres-forts, le souci qu’elle a de lui, qui est en fuite, et qui lui fait demander secours au commissaire Maigret, est bouleversant de tendresse. Alfred le Triste, malgré son talent de sauteur de murs et de casseur de serrures, ne trouve jamais moyen de mettre la main sur le pactole qu’il espère, dans l’idée d’aller vivre avec la Grande Perche, le restant de leurs jours, sous des cieux plus cléments. Pourtant, s’il est malheureux en affaires, loin s’en faut qu’il le soit en amour. Car quel homme ne rêverait pas d’être aimé par une femme qui montrerait à son égard à la fois la même indulgence et le même respect que lui montre la sienne? Puis, très vite dans le récit, la qualité humaine de ce couple de vieux amoureux, pauvres et naviguant depuis toujours dans la déveine, en marge de la loi, vient se heurter à la médiocrité fade d’un dentiste de Neuilly qui, écrasé par l’autorité de sa vieille mère qui l’empêche de boire, si bien qu’il doit se cacher pour engloutir, coup sur coup, deux verres de vin rouge, chaque soir, debout au comptoir, dans un bistrot voisin, ne manque pas de se montrer hautain et dédaigneux envers la police, alors que le commissaire Maigret soupçonne qu’il a assassiné son épouse, et que, s’il l’a fait, ce n’était probablement pas parce qu’il l’aimait trop et que celle-ci en aimait un autre, mais pour un motif bassement matériel.

La machine aurait pu tourner des heures, je serais resté assis là, à poursuivre ma lecture. Mais il a fallu que je rapporte mon linge chez moi, que je le plie et je le range. J’ai lu un ou deux chapitres encore, assis sur mon vieux fauteuil de rotin, aussi lentement que je pouvais, par petits coups, comme Maigret fume sa pipe. L’après-midi avançait, au bout duquel j’avais promis à Louise de lui faire une visite et, avant cela, je devais aller retirer de l’argent à la banque. Je suis donc ressorti et j’ai vu que soudain le ciel se couvrait.

Le vent soufflait. J’ai hâté le pas. L’avenue Borriglione se vidait de ses passants. J’ai effectué l’opération prévue devant le guichet automatique, j’ai acheté dans une boulangerie voisine deux brioches au sucre que Louise m’avait demandé de lui rapporter, mais la pluie me gagnait de vitesse.

Maintenant, l’avenue Borriglione était presque déserte. J’ai relevé le capuchon de mon K-Way et aussitôt j’ai pris plaisir à entendre les gouttes de pluie qui résonnaient sur le tissu synthétique de celui-ci comme elles l’auraient fait sur le toit d’un temple bouddhiste, en plein cœur du Tibet. Ce bruit était délicieux. Les circonstances atmosphériques faisaient de moi, dans la ville même où j’ai toujours habité, un moine pèlerin. Soudain, j’étais en voyage. Encore fallait-il que celui-ci ne soit pas trop bref. Si bien que l’idée m’est venue de le prolonger en m’arrêtant sur le seuil d’un immeuble.

Je voulais contempler le spectacle qui m’était offert, voir et entendre le vent et la pluie balayer les trottoirs de leurs derniers passants, et ne plus quitter cette station debout, dans le creux étroit de l’abri où je me tenais blotti, jusqu’à ce que la nuit vienne. Et peut-être serais-je resté là, en effet, si Louise ne m’avait pas attendu. Et peut-être encore, si la pluie n’avait pas cessé, si son charme hypnotique et consolant avait continué d’opérer sur moi, aurais-je fini par glisser, appuyé des deux épaules sur la parois, et m’asseoir sur le sol qui était sec en cet endroit, pour veiller ainsi, tout au long de la nuit, jusqu’à ce que je m’endorme, que je rêve et qu’enfin, au milieu de mes rêves, le petit jour me réveille.

To die: to sleep. / To sleep? Perchance to dream...

Le lendemain, nous nous trouvions dans un square, Augustin et moi, celui situé derrière le temple protestant du boulevard Victor Hugo. Le ciel était couvert, et Augustin faisait toutes sortes d’acrobaties qui requéraient mon attention et quelquefois mon aide. Puis, au moment de nous en aller pour rejoindre sa mère, qui m’avait demandé de le garder le temps qu’elle effectue certaines démarches administratives qui l’avaient appelée à Nice, j’ai vu deux adolescents qui y entraient.

Ce square est, en principe, réservé aux petits. Il est équipé de plusieurs balançoires, de toboggans et d’une cabane en planches, au toit pointu, dans laquelle les enfants peuvent se cacher. Mais cette fois, c’était eux.

Le garçon tenait à la main un sac de papier contenant des sandwiches qu’ils venaient d’acheter pour leur repas de midi. La jeune fille, près de lui, portait un collant noir et un pull tricoté. Ils étaient grands, calmes et souriants, d’une beauté parfaite. Ils sont entrés dans le square par le petit portillon métallique qu’ils ont refermé derrière eux. Puis, sans hésiter, ils se sont dirigés vers la cabane à l’intérieur de laquelle ils ont réussi à se glisser en se pliant beaucoup. Là, ils ont trouvé moyen de s’asseoir, l’un près de l’autre, les jambes croisées, comme des Indiens. Et, tandis que je m’éloignais avec Augustin qui marchait devant moi, accroché d’une main à sa poussette, et comme de nouveau il pleuvait de grosses gouttes tièdes, j’ai vu qu’ils ouvraient le sac de papier qu’ils avaient apporté. Et en en découvrant le contenu, délicatement, une frite pour toi, une frite pour moi, sur lesquelles la jeune fille ajoutait du ketchup, comme s’il s’était agi d’un butin rapporté d’un acte de brigandage qu’ils eussent commis ensemble, alors que cela venait bien sûr du Mcdonald's le plus proche, ils ont partagé leur pique-nique.

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