Le libraire et l'étudiante 24 | Cahier de Gilbert Lescure

Je me souviens de mes départs à l’aube. J’avais réservé une place de train ou d’avion, et je m’étais levé dans la nuit encore pour prendre une douche, boucler ma valise et vérifier le contenu de mon cartable. J’avais appelé un taxi qui me conduirait à la gare ou à l’aéroport. J’avais enfilé mes chaussures, noué leurs lacets et passé mon manteau. J’étais toujours prêt bien avant l’heure. Je faisais le moins de bruit possible et le moins de lumière pour ne pas réveiller les autres habitants de la maison. Et quand tout était vérifié, que j’avais lacé mes chaussures et passé mon manteau, je m’asseyais sur les marches de l’escalier qui se trouve dans l’entrée, et qui permet l'accès aux deux niveaux supérieurs, et là j’attendais de voir apparaître la lumière des phares du taxi à travers les carreaux d’une petite fenêtre aux verres dépolis, près de la porte. Alors, je me levais.

Cette entrée donnait accès à la cuisine et au salon et, par-delà le salon, nous disposions d’un petit jardin dont Anaïs et nos filles prenaient grand soin et où, au printemps, il nous arrivait de dîner ensemble. Alors, elles m’apprenaient les noms des fleurs qui avaient éclos et des oiseaux qui nous rendaient visite. Quelquefois, dans ces instants de l’aube, j’entrais dans la cuisine pour me préparer un café mais, le plus souvent, celle-ci me paraissait trop silencieuse et trop étincelante de propreté pour que j’ose y provoquer le moindre désordre. Je restais debout sur le seuil, accroché au chambranle de la porte, puis j’éteignais la lumière et je retournais m’asseoir sur les marches. Je préférais attendre dans l’obscurité.

Quand j’ai commencé de croire à une maladie nerveuse, j’en ai parlé à mon médecin, et celui-ci m’a appris à respirer lentement lorsque j’étais assis dans l’escalier. À inspirer par le nez en gonflant l’abdomen, et à expirer par la bouche en faisant en sorte de relâcher tous les muscles et les articulations que je sentais crispés, surtout ceux de la nuque, des épaules et du dos. Puis, au bout de quelques mois, comme je continuais de souffrir des mêmes maux, celui-ci m’a dirigé vers un psychothérapeute. De nouveau, avec lui, il a été question de ces rituels du matin qui m’étaient devenus indispensables, en revanche je me suis abstenu de révéler à ma femme que je voyais un psychothérapeute, maintenant que j’avais avec lui des rendez-vous réguliers, un par semaine, parfois deux. J’aurais craint qu’elle s’inquiète ou qu’elle se moque. Un matin, elle s’était réveillée pendant que je me préparais, elle était descendue derrière moi, en chemise de nuit et les pieds nus sur la moquette épaisse et chaude, où les orteils s’enfonçaient, sans que je l’entende, et comme elle m’avait vu assis là, elle m’avait demandé si je priais. Je n’avais su quoi lui répondre. Je n’ai jamais eu de religion, pas plus qu’elle, mais peut-être bien que je priais, en effet, d’une certaine façon, pour elle et pour nos filles. D’ailleurs, il suffisait que le taxi arrive, que je m’installe sur la banquette arrière, puis qu’il s’éloigne dans les rues désertes de la banlieue où nous habitions, pour que je respire mieux.

Il y avait toujours, dans le hall de la gare, un buffet où je pouvais commander un café et un croissant, et il y avait un kiosque où, aussitôt qu’il était ouvert, je m’empressais d’acheter des journaux et surtout des romans. Après, je n’en ai plus lu, j’en parlerai plus tard. Pendant toutes ces années j’ai lu et relu quantité de romans. À chacun de mes déplacements, mon hôtel était réservé, j’avais coché l’adresse d’un ou deux restaurants dans le guide touristique qui ne me quittait jamais, en prévision de la première soirée que je passerai seul, après une journée de travail, et il me restait du temps pour lire.

Je me déplaçais, dans des villes différentes, presque chaque semaine. Et, ces missions d’expertise que j’effectuais me valaient un salaire confortable.

Quinze années se sont déroulées dans la répétition de déplacements semblables. Les variations étaient infimes. La cathédrale ou l’église de la ville ne montrait pas la pointe de son clocher au-dessus des mêmes toits. Il arrivait que la place du marché soit devant la mairie, et d’autres fois derrière. Mais j’étais toujours seul. Et j’avais besoin de tenir un agenda précis pour ne pas confondre, après coup, les dates et les lieux. Puis sont survenus d'étranges hiatus. Je les qualifiais quelquefois d’arrêts sur image, d’autres fois d’absences. Ces appellations faisaient sourire mon psychothérapeute, encore que chaque fois celui-ci en saluait l’occurrence d’un hochement de tête. Peut-être, en effet, parce que ces absences se produisaient (mais une absence se produit-elle, peut-on dire cela?) lorsque j’étais absent de chez moi, peu importe où je me trouvais alors.

Je me souviens que ce premier coma s’est produit à Lyon. J’avais passé le Rhône pour trouver un restaurant repéré sur un plan de la ville, et ensuite j’ai dû faire le même trajet en sens inverse pour regagner mon hôtel. Et lorsque je me suis trouvé de nouveau sur le pont, j’ai été pétrifié.

Je regardais l’eau du fleuve qui luisait sous la lune et je ne pouvais pas détacher mes yeux de ce spectacle. Le souvenir s’est soudain imposé à moi d’une autre nuit, bien des années auparavant, où je m’étais arrêté devant le même fleuve, mais cette fois c’était à Arles. Je ne sais plus pourquoi je me trouvais à Arles. C’était au printemps de l’année où j’effectuais mon service militaire, basé à Nancy. Je portais l’uniforme de deuxième classe et j’étais un peu ivre. Les lettres que j’échangeais avec mon amoureuse de l’époque s’étaient espacées au cours des dernières semaines, et ce soir-là nous avions eu au téléphone un entretien au cours duquel nous avions décidé de rompre. Nous avions jugé qu’une séparation, au moins temporaire, serait préférable pour nous deux. D’ailleurs, n’étions-nous pas séparés, de fait, par la distance entre nous que nous imposait mon service militaire?

Nous étions amis depuis l’enfance et je ne pouvais pas douter que j’étais amoureux de cette jeune fille comme je ne le serais jamais d’aucune autre personne, mais nous nous disputions souvent et, ce soir-là, nous avions décidé que nous ne pouvions pas attendre indéfiniment que nos planètes s’alignent. Ce n’était pas la première fois que ceci nous arrivait, rien ne m’obligeait à considérer que ce serait la dernière, et d’ailleurs ce ne fut pas la dernière puisque c’est avec cette jeune fille que, plusieurs années plus tard, je devais me marier. Mais il y avait sur le fleuve, amarrées au quai opposé, trois barques de pêcheurs, fines et élégantes, à voiles latines, semblables à celles que Van Gogh a représentées dans des dessins et des tableaux devenus célèbres. Le bois de leurs flans était peint en rouge et les taches qu’elles faisaient sur le noir du fleuve, éclairées par la lune, me ravissaient.


Quand j’ai narré cette expérience à mon psychothérapeute, j’ai ajouté que j’avais ressenti, en me réveillant de cette absence, moins une douleur qu’un vertige. On dit que ceux qui se coupent les veines aux poignets éprouvent, au moment de mourir, un sentiment d’euphorie. L’impression que j’avais ressentie ressemblait à cela, et c’est sans doute pourquoi elle me faisait peur. Et comme j’aurais dû m’y attendre, mon psychothérapeute a évoqué alors l’aventure de Perceval, qui voit sur la neige les trois gouttes de sang laissées par une oie qu’un faucon a blessée au col, Perceval qui s’abyme dans cette contemplation, car le sang et la neige rapprochés lui rappellent la fraîche couleur du visage de son amie. Il y pense tant qu’il s’oublie. Quant à moi, les trois barques élégantes que j’avais vues se détacher sur le fleuve ne pouvaient pas ne pas m’évoquer mes trois filles. Mais alors pourquoi ce noir du fleuve nocturne plutôt que le blanc de la neige? Pourquoi ce froid qui me faisait grelotter tandis que je rêvais? Peut-être parce que je savais depuis toujours, avant même que naisse la première d’entre elles, qu’un jour je les perdrais toutes les trois, ou que, du moins, je les éloignerais beaucoup de moi, en devenant fou et en me séparant de leur mère.

Commentaires

MRG a dit…
Je n'ai pas trouvé Gilbert Lescure sur la carte mentale! Il vient d'où, celui-là?
La réponse à cette question sera apportée au chapitre 26, sans faute. Gilbert Lescure n'a pas fait l'objet d'une Célébration, le pauvre homme. Mais nous verrons qu'il est à l'arrière-plan de l'une d'entre elle. Patience !

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