Le libraire et l'étudiante 25 | Père et fille

La première fois que je me suis trouvé à la clinique Saint Julien, j’aurais été incapable de dire où elle se trouvait précisément (on avait beau m’expliquer, me montrer sur la carte) ni ce qui m’avait conduit là, mais j’y étais plutôt heureux et je savais que si je devais la quitter bientôt, je ne manquerais pas un jour ou l’autre d’y revenir. Je savais que, dans les semaines à venir, je retournerais à ma famille et à ma profession, mais que plus tard, j’ignorais quand, je reviendrai à Saint Julien, et que ce serait pour y faire un séjour sans doute plus long. J’ai su aussi qu’un jour enfin, je ne retournerais plus à mon métier, ni à ma famille. Que ce serait impossible. Et que tout ce que je pourrais espérer alors, ce serait qu’on veuille bien me garder là.

Dès ce premier séjour, je me suis découvert incapable de lire longtemps dans les mêmes livres. J’ai continué de lire certains romans et certains poèmes que je gardais dans ma chambre. Ils étaient cinq ou six, pas toujours les mêmes, ni tous en français, je dirai lesquels. J’en lisais et répétais des bribes de quelques lignes, ou de quelques vers, et lors de mon second séjour j’ai commencé à m’intéresser à autre chose.

À quoi me suis-je intéressé? C’était quelque chose, au moins au début, qui n’avait pas de nom. Et même aujourd’hui encore, j’hésite à prononcer ce nom. Je veux dire plutôt comment les choses se sont passées.

Notre fille aînée s’appelle Diane et elle a toujours fait de la musique. D’abord au conservatoire de Perpignan, où nous habitions, puis à celui de Toulouse, à partir de quinze ans.

À quinze ans, sa mère lui a loué un studio à Toulouse, où elle habitait seule, cinq jours par semaine, pour pouvoir suivre les cours de la classe de percussions au conservatoire de musique.

J’ai dit que, pour moi, la conversion ne s’est pas produite lors de mon premier séjour à Saint Julien, mais pendant le second, deux ans plus tard, qui a duré bien plus longtemps.

Quand Diane venait me voir, elle venait seule et elle me parlait de musique. Elle avait alors dix-sept ans. Elle était élève de la classe de percussions et son instrument préféré était le vibraphone. Elle venait à Saint Julien avec un petit magnétophone à cassettes et me faisait écouter de la musique.

Je ne trouvais rien à dire à propos de ce qu’elle me faisait entendre, pas plus qu’à propos de rien d’autre. Pourtant chaque fois elle me faisait entendre d’autres musiques qu’elle avait jouées elle-même, me disait-elle, ou que jouaient d’autres musiciens, et je hochais la tête sans trouver rien à dire, comme si je n’entendais pas, ce qui quelquefois la faisait pleurer, je le voyais bien, pourtant elle essayait toujours de nouveau, avec d’autres musiques.

Nous nous asseyions dans le parc, sur un banc, et elle sortait son petit magnétophone de son sac, et elle me faisait écouter des musiques très simples et très apaisantes, composées de quelques notes à peine, auxquelles s’ajoutaient parfois les piaillements d’oiseaux qui venaient se poser sur le rebord de la fenêtre de son studio, qu’elle avait enregistrés avec un micro, elle me montrait lequel. Puis c’était le son de l’orage et de la pluie. Ou celui de sa douche tandis qu’elle profitait du crépitement de l’eau sur sa peau nue (elle avait intitulé cet enregistrement Nu à la douche, il durait presque quatre minutes, et c’était comme si son corps jeune et tendre avait été sculpté par l’eau, comme celui d’une nymphe). Ou celui d’une pomme qu’elle épluchait avec un couteau aiguisé comme ceux que les cuisiniers japonais utilisent pour découper le poisson. Ou celui de linges propres et secs qu’elle faisait claquer. Ou celui d’un secrétaire, qu’elle tenait de sa grand-mère, qu’elle avait voulu emporter à Toulouse, dont le bois résonnait, quand elle le grattait du bout de l’ongle, qu’elle en ouvrait et refermait le tiroir, comme celui d’un violon. Et puis, sa propre voix, bien sûr, ou celles d’autres personnes qu’elle avait enregistrées de loin tandis qu’elles parlaient, souvent à leur insu. Et un jour, au moment où elle s’apprêtait à partir, où déjà elle remettait son magnétophone dans son sac, je lui ai demandé si, la fois suivante, elle pourrait m’apporter un petit xylophone qu’elle achèterait dans une boutique de jouets. Je n’y avais pas réfléchi avant, mais quand je l’ai dit, je savais que c’était cela que je voulais. Diane a paru heureuse de cette idée. Et c’est ainsi que, moi aussi, j’ai commencé à jouer du xylophone, et j’en jouais tout seul, non pas pour retrouver des musiques de chansons mais plutôt pour accompagner la diction de mots que j’allais chercher dans les livres, parfois plusieurs mots d’une phrase que j’aimais répéter, toujours sur un banc du parc, sous un grand châtaignier.

Et une autre fois encore, au cours du séjour suivant, je lui ai demandé s’il serait possible qu’elle achète pour moi un petit magnétophone et un micro, les mêmes que les siens. Elle m’a dit que c’était possible, qu’il ne fallait pas que je m’inquiète pour l’argent, qu’un appareil comme le sien ne coûtait pas très cher et que sa mère était devenue un médecin réputé à Perpignan, que son cabinet ne désemplissait pas, et depuis ce jour, on m’a connu à Saint Julien comme celui des pensionnaires qui fabriquait de la musique. Je veux dire que le mot musique a alors été prononcé. Et Diane elle-même a commencé une double carrière de musicienne d’orchestre mais aussi de compositrice. Et parfois, dans les musiques qu’elle compose, elle intègre des petites choses que j’ai enregistrées à Saint Julien, ce qui me donne le sentiment de l’aider, de faire carrière avec elle, et aussi de voyager avec elle, encore que je ne me déplace pas, puisqu’elle répond à de vraies commandes, qui sont rémunérées, et que ses performances sont maintenant accueillies dans des musées du monde entier.

Commentaires

Alain COURBIS a dit…
Cher Christian,
J'ai été sensible à l'effort déployé par cette jeune fille, passionnée de musique pour initier, partager, "convertir"(?) son père à cet univers hors-parole, dans lequel, sans mot dire il pénètrera à son rythme propre.
Au fond, la langue est pour l'infans ce que la musique est pour cet homme "terra incognita" et l'immersion dans le bain de parole provoquera -via lalangue- une saisie créatrice du langage.
Amitiés.
Alain

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