Le libraire et l'étudiante 26 | Père et fille (3)

Le Cahier de Gilbert Lescure n’est pas écrit de la main de Gilbert Lescure mais de celle d’Anaïs, sa femme. Celle-ci en a rédigé la dizaine de pages que j’ai reproduites plus haut, puis elle s’est arrêtée.

Nous savons par ses filles qu’Anaïs a eu le projet de raconter la vie de son mari, et de le faire en son nom. Puisque lui-même n’était pas en mesure d’écrire, ni même de réunir ses idées, elle le ferait à sa place.

Le procédé consistant, pour l’auteur, à raconter une histoire en nom et place du protagoniste présente un caractère éminemment littéraire, ce qui tend à nous faire penser que, pour Anaïs, ce travail était initialement destiné à la publication. Les dix pages d’écriture serrée, dans lesquelles on ne compte presque aucun repentir, ne sont pas datées mais elles sont suivies, dans le même cahier, d’un grand nombre de notations fragmentaires qui permettent d’en établir l’époque, celle du second internement de Gilbert, et qui, ajoutées aux témoignages des trois filles, nous font mieux comprendre le déroulement des faits.

Au fur et à mesure qu’il a vu son état s’aggraver, Gilbert Lescure a voulu se détacher de sa femme et de leurs filles, ou plutôt il a fait en sorte que celles-ci se détachent de lui. Et, d’après le docteur Vayr, psychiatre qui l’a accueilli à Saint Julien et qui l’a suivi pendant toute une longue période, il a voulu qu’il en soit ainsi pour les épargner, pour qu’elles l’oublient, qu’elles passent à autre chose.

Il semble que les filles n’exagèrent pas en affirmant que leur père a éperdument aimé sa femme. Il est même arrivé qu’on caractérise la passion tellement exclusive et obsessionnelle qu’il éprouvait à son égard comme d’un symptôme de sa maladie. Le docteur Vayr, pour mieux faire comprendre ce paradoxe, évoque l’exemple de Pierre Klossowski, qui lui-même parle de Roberte (alias Renée) comme du "signe unique" sous lequel s’est déroulée sa vie, à ceci près que Klossowski avait su faire de cette femme et de la passion qu’il éprouvait pour elle l’objet d’innombrables, mirobolantes et scandaleuses métamorphoses fictionnelles, projet que celui-ci énonce en forme de question: "Un couple peut-il ainsi se multiplier autrement que par des enfants, se déployer, se projeter, s’approfondir, s’exalter, se caricaturer - peut-il chaque fois se recréer, se ré-épouser, sous une autre dimension - et toutefois demeurer le même sans jamais épuiser ses ressources?" (Les lois de l’hospitalité, 1965, p. 8).

Il avait commencé de l’aimer très tôt mais il lui avait fallu longtemps pour la convaincre d’habiter avec lui, puis de l’épouser. Celle-ci était sensible à l’admiration qu’elle suscitait chez ce garçon, ainsi sans doute qu’à son charme, mais elle s’effrayait de ses humeurs, de ses silences. Sans doute l’aimait-elle aussi puisque, après avoir longtemps hésité, tergiversé, elle a fini par accepter de devenir sa femme et de faire avec lui trois enfants. Mais elle l’observait, et ce qu’elle repérait dans ses gestes, ses attitudes, ses propos, ne laissait pas de l’inquiéter. Elle tâchait de ne rien laisser paraître de ses doutes, ni à lui, ni à leurs filles, mais elle en faisait part à un couple d’amis médecins à qui il lui arrivait de demander conseil, et qui essayaient en vain de se montrer rassurants. Quant à Gilbert, il l’observait en retour, et il savait déchiffrer sur le visage de sa femme les signes d’une crainte qui l’humiliait. Parfois même ceux d’une impatience.

Lui est-il arrivé de se montrer violent? Rien ne l’atteste. Mais à lire certaines notations d’Anaïs (“Sombre nuit, des cris, des larmes…”, “Long retour en voiture, dans le silence le plus complet…”, “J’ai dû appeler le SAMU. Dans quel état j’ai ouvert le cabinet, ce lundi matin!”) il paraît difficile de ne pas le supposer.

Le fait est que, quand il se retrouve à Saint Julien pour la deuxième fois, il refuse leurs visites, et, quand Anaïs insiste pour être reçue, il détourne la tête, il ne la regarde pas. Un jour même qu’ils sont tous les deux dans le parc, il fait signe de la main à des infirmiers qui se trouvent assez loin, de venir le chercher. Et comme ceux-ci ne viennent pas assez vite, il crie au secours.

Anaïs ressort de ces visites dans un état d’affliction qui ne se décrit pas, et très vite en effet elle espacera celles-ci comme le veut son mari et comme l’équipe médicale lui conseille de faire. Ce moment marque une bascule dans le déroulement de sa vie. En quelques semaines, elle déménage son cabinet, qui quitte la place Bardou Job, dans le centre ville historique et bourgeois, pour s’établir dans le quartier du Pont Rouge, par-delà la Têt, dont on sait qu’il est l’un des plus pauvres de France, tandis que, par ailleurs, elle s’engage en tant que bénévole au sein du groupe local du mouvement Emmaüs dont elle deviendra l’une des militantes les plus actives et les plus inventives.

Anaïs Lescure a été la première personne honorée de son vivant par une Célébration du couple Jausiers. Elle l’a été en tant que représentante de la communauté Emmaüs toute entière. À ceux qui l’ont interrogée à cette occasion, elle n’a de cesse de le rappeler. Pour autant, c’est elle qui a été choisie parmi des foules d’autres personnes qui ne manquaient pourtant pas de titres pour l’être, et il est important d’avoir à l’esprit les raisons de ce choix.

La première de ces raisons est qu’Anaïs, précisément, ne déparait pas parmi les autres membres de la communauté. Elle avait rejoint le groupe avec une claire conscience de l’expérience accumulée au cours des décennies précédentes, et elle avait mis ses pas dans ceux des personnes qui l’accueillaient, dont plusieurs étaient à peine plus riches et plus instruites que les sans-abris qu’elles se donnaient pour mission de secourir. Elle offrait l’exemple de l’action caritative la plus humble, la plus discrète et la plus quotidienne, en même temps qu’elle déclarait, de manière un peu provocatrice, à qui voulait l’entendre:
— La communauté Emmaüs, ce ne sont pas seulement des gens de bonne volonté, c’est aussi un groupe d’experts. 
Quand elles parlaient d’elle aux journalistes qui venaient l’interroger, ses filles disaient:
— Nous avons grandi avec une mère qui, chaque soir, quand elle n’est pas elle-même dans les centres d’accueil, occupée à tailler des cheveux, à couper des ongles, à servir des soupes, à faire des pansements ou des piqûres, à accoucher des femmes et baigner des enfants, ne manque pas de se demander: “Cette nuit, qui dort dehors? Quelle est la femme qui sera battue par son conjoint? Quel est l’enfant qui criera, au moment de s’endormir, parce qu’il a faim?”

Quand on rapportait ces propos à Anaïs, celle-ci ne manquait pas de protester. Elle disait:
— Mes filles sont aimables, mais je ne fais rien que ce que font, jour après jour, des dizaines de milliers de bénévoles dans toute la France, qui appartiennent à notre communauté ou à d’autres, et qui agissent dans le plus parfait anonymat, sans chercher à attirer sur eux, une seule seconde, les projecteurs. 

Pourtant certaines personnes savaient que son action allait plus loin. Anaïs défendait l’idée selon laquelle les pauvres n’ont pas seulement besoin de bras et de cœurs pour les aider, mais aussi de l’intelligence et de la créativité des ingénieurs et des artistes.

L’histoire qu’elle est allée raconter au maire et au curé de Perpignan d’abord, plus tard au préfet, à quelques banquiers et ministres, pour finir par la redire au président de la République lui-même, un jour de 14 juillet où il avait eu l’idée de l’inviter au banquet annuel organisé dans les jardins de l'Elysée, était celle de l’architecte Jean Prouvé qui, pour répondre à l’appel national lancé par l’abbé Pierre, le 1er février 1954 sur les ondes de Radio Luxembourg, invente une manière de cabane qu’il intitule La maison des jours meilleurs, celle-ci sobre et élégante, conçue de telle manière qu’elle puisse être montée et démontée, reproduite et déplacée partout, à moindre frais, pour servir d’abri et offrir tout le confort nécessaires à ceux qui n’ont pas de toi.
— Le projet de Jean Prouvé reste inabouti, monsieur le président, lui a-t-elle déclaré, une coupe de champagne à la main, qu’elle a vidée d’un trait après qu’elle a parlé. Peu de ses maisons ont été commandées par l'état (je ne veux pas vous dire le chiffre). Peu d’entre elles ont accueilli les pauvres pour qui elles étaient conçues. On n’en trouve plus que quelques exemplaires qui se vendent à prix d’or dans les galeries d’art contemporain. Tant mieux pour les collectionneurs. Tant mieux pour l’art. J’ai une fille qui est artiste. C’est une merveilleuse artiste. Mais vous, monsieur le président, vous avez le pouvoir de faire renaître le projet. Qu’attendez-vous ?
 

Durant toute la semaine qu’a duré la célébration, Luna et Hécate, les filles cadettes, ont servi à leur mère à la fois de gardes du corps et de porte-parole. Elles l’ont entourée. Diane, l’aînée, au contraire, se tenait en retrait. Elle a peu parlé. Mais elle avait produit une courte vidéo qui tournait en boucle dans une chapelle qui, pour la circonstance, servait de salle d’exposition. Nous aurons à parler de cette œuvre. Et puis elle avait obtenu de garder la main sur la musique. Toute la musique qu'on entendrait. Dans tous les lieux et à tous les moments de la célébration. Des sardanes, et d’autres choses qu’elle avait composées, seule ou avec son père.

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