Le libraire et l'étudiante 29 | La mercière de Clermont-Ferrand (3)

Extérieur nuit 
Une place déserte. Obscure, sauf deux lampadaires et la vitrine éclairée d’un magasin, derrière laquelle on aperçoit la silhouette d’une femme qui transporte des cartons entre un comptoir et de hautes étagères. Des flocons de neige flottent dans l’air. Puis, à l’opposée de la place, la silhouette d’une autre femme qui marche sur le trottoir, du pas de quelqu’un habitué aux excursions. Elle s’engage dans une rue où elle disparaît. On continue d’entendre son pas régulier dont le bruit diminue, jusqu’à ce qu’il s’arrête. Puis il reprend. Et on comprend que l’inconnue revient. De nouveau nous la voyons, mais cette fois elle traverse la place en direction du magasin. Et comme elle s’approche de la vitrine, son visage s’éclaire et nous reconnaissons Agathe. Celle qui se tient à l’intérieur la voit qui vient. Elle s’approche de la porte vitrée et l’ouvre avant que la visiteuse ne touche la poignée. Elle sourit. 
AGATHE: Bonsoir, vous êtes Delphine? 
DELPHINE: Bonsoir. Mais oui, bien sûr, vous êtes… 
AGATHE: Agathe, l’autre amie de Yolande. 
DELPHINE: Oh, Yolande me parle si souvent de vous. Entrez. 
AGATHE: Yolande et madame Ibara n’ont plus voulu de moi dans la cuisine. J’avais envie de respirer l’air du dehors. J’adore la neige. Et puis, je savais vous trouver ici. 
DELPHINE: Je m’apprêtais à vous rejoindre. Vous êtes arrivée cet après-midi, par le train?
AGATHE: D’habitude, les fêtes nous réunissent chez nous, au Havre. Cette année, Yolande a voulu que nous fassions la connaissance de madame Ibara, et de vous. 
DELPHINE: Je crois savoir que vous êtes déjà venue à Clermont. 
AGATHE: Oui, plusieurs fois, passer un week-end sans mon mari ni les enfants
DELPHINE: Vous êtes architectes, tous les deux.
AGATHE: Nous nous sommes associés aussitôt que nous avons obtenu notre diplôme, nous répondons surtout à des commandes de logement social. Yolande a été notre stagiaire, pendant très peu de temps, puis nous sommes restés amis. 
Delphine tourne le dos à Agathe, elle finit son rangement. Agathe prend le temps de regarder autour d’elle, les hauts rayonnages en bois clair, le comptoir où traînent des ciseaux, des bobines de fil, des catalogues. Elle reprend d’une voix plus hésitante. 
AGATHE: Quand elle a quitté Paris pour travailler ici, nous ne pensions pas qu’elle s’adapterait si vite et si bien.
DELPHINE (elle suspend ses gestes et se tourne vers son interlocutrice pour lui répondre. Elle est plus grande qu’elle et plus jeune. Plus élégante aussi): J'étais employée dans ce magasin depuis un an quand elle est arrivée. Madame Ibara n’avait plus envie de répondre aux clients, je pensais qu’elle se retirerait bientôt, qu’elle vendrait la boutique à quelqu’un qui en ferait quelque chose de tout à fait différent, qu’elle en avait pris son parti, mais aussitôt que Yolande est arrivée, c’est comme si une fée avait ranimé le lieu avec une baguette magique. Madame Ibara l’a choisie comme élève et tout de suite aussi comme celle qui lui succéderait.
AGATHE: Et vous, dans l’affaire? N’étiez-vous pas jalouse?
DELPHINE: Madame Ibara est toujours très respectueuse, mais elle ne me voit pas, elle baisse les yeux quand elle me parle, tandis que Yolande me regarde bien en face. Elle m’a tout de suite demandé si je voulais l’aider, comme une faveur et, en même temps, comme si, à peine arrivée, elle était déjà la patronne, et j’ai accepté sans hésiter. C’était une évidence.
AGATHE: Et vous pensez qu’un jour, elle sera la patronne, vraiment?
DELPHINE: Elle l’est déjà. Et pas seulement la patronne, mais la propriétaire aussi. Je pensais que vous le saviez, qu’elle vous l’avait annoncé…
AGATHE: Non. Depuis deux ans, elle me parle des commandes de Lars Von Gluck, dont elle est très fière, mais…
DELPHINE: C’est tout récent, cela date de trois jours à peine, mais elle est tellement émue qu’elle fait comme si elle ne le savait pas, comme si elle ne l’avait pas entendu. Madame Ibara a fait d’elle l’unique héritière de ce magasin. Elle lui a dit, devant moi, qu’il n’y avait rien à discuter, que toutes les dispositions étaient prises devant notaire. Clovis hérite de la maison et Yolande du commerce. Elle a ajouté qu’il n’y aurait pas de contestation, que ses deux enfants étaient prévenus et largement dédommagés.
AGATHE: Elle a dit cela devant vous?
DELPHINE: Oui, parce qu’elle sait que Yolande et moi sommes très amies, et que je continuerais de travailler pour elle, que je continuerais de l’accompagner. De la protéger, de lui faciliter la vie. Je suis son bodyguard.
AGATHE (son visage marque la surprise, l’émotion): C’est une merveilleuse aventure. Ensemble vous franchirez tous les obstacles.
DELPHINE: Nous ignorons comment Lars Von Gluck a découvert le travail de Yolande. Un jour, un secrétaire a appelé pour demander des essais sur des carrés de coton blanc. Le nom de la maison de couture était très intimidant. Il pouvait s’agir de blasons ou de frises, à condition que les motifs restent abstraits et qu’on n’y voit que trois couleurs, toujours les mêmes. Yolande s’est tout de suite concentrée sur le choix des couleurs. Elle y a travaillé une nuit. Au matin, elle nous a montré une combinaison de rouge, vert et jaune, dans les nuances que vous connaissez. Rouge anglais, vert de vessie et jaune. Je n’osais pas me prononcer. Madame Ibara a froncé les sourcils puis elle a dit, “C’est parfait, Yolande. Maintenant, faites en sorte que votre broderie dessine un motif inachevé, qui ne se referme pas, ni ne se répète”. Deux ou trois nuits encore et les essais sont partis par la poste. Une semaine plus tard, Lars lui-même appelait Yolande au téléphone. Ils se sont parlé, ils ont ri. Et depuis, les commandes se succèdent, tandis que la combinaison de couleurs reste la même, sur des vêtements blancs comme, aussi bien, sur des vêtements colorés, et les motifs s'improvisent à chaque fois de façon aussi improbable et miraculeuse.
AGATHE: C’est un conte de Noël. Yolande a de la chance de vous avoir. Vous veillerez sur elle, ainsi que sur Rosette. Mais je crois que les autres nous attendent. 
Vu de l’extérieur, à travers la vitrine. Delphine va chercher son manteau et s’en revêt à la manière d’un samouraï. Elle en attache la ceinture, se coiffe d’un bonnet, vérifie son rouge à lèvres très rouge dans un miroir, enfile des gants. Agathe contemple son reflet par-dessus son épaule, sans rien dire. Delphine n’ignore pas ce regard, mais elle n’en est pas gênée. Puis elle éteint une à une les lampes qui étaient allumées, et elles sortent ensemble dans l’obscurité de la place. On les voit de dos maintenant, on s’accroche à leurs pas, on les suit au plus près. Elles ne sont que des ombres, trottant sur les pavés luisants, soufflant de la buée, et comme elles risquent de glisser, leurs mains s’attrapent, s’agrippent, et elles rient. On les suit dans une rue déserte. Au fur et à mesure qu’on s’approche de la maison de Michèle Ibara, on entend de la musique de jazz que Clovis fait jouer à l’intérieur. Forte, puissante.

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